Chapitre 7 – L’écrit argumentatif : notions et terminologie de base

Objectifs d’apprentissage

  • Clarifier quelques notions essentielles pour l’analyse et la production de textes argumentatifs
  • Utiliser les termes français appropriés pour traiter de l’argumentation

1. Introduction : qu’est-ce que l’argumentation ?

On parle d’argumentation quand un texte, une discussion vise à convaincre quelqu’un d’adopter tel point de vue, telle représentation des choses ou encore d’agir de telle façon : la personne qui argumente peut chercher à convaincre son ou ses interlocuteurs de la vérité ou de la validité d’une analyse, du bien-fondé d’une opinion ou d’une vision idéologique ou morale; elle peut aussi viser à susciter une action particulière (par exemple voter pour tel ou tel parti politique).

L’argumentation cherche à susciter l’adhésion à une certaine position par rapport à une réalité, ce qui requiert donc que plusieurs positions soient possibles. Pour qu’il y ait argumentation, il faut qu’un débat soit possible.

Lorsqu’un texte vise à prouver scientifiquement une hypothèse, on ne parle pas d’argumentation, on parle plutôt de démonstration[1]. Il se peut que des recherches ultérieures invalident certains résultats : la compréhension de la réalité peut donc changer, mais il ne s’agit pas pour autant d’un débat; le changement résulte d’une progression des connaissances et non de l’adhésion à une position, à une opinion autre. Prenons le cas du réchauffement climatique. Affirmer que la température de la planète augmente n’est pas l’expression d’une opinion : le réchauffement global de la Terre a été observé, mesuré, analysé et il existe un consensus scientifique sur cette réalité. Affirmer que les activités humaines jouent un rôle dans le réchauffement ne relève pas non plus de l’opinion : la science ne peut déterminer dans quelle proportion les activités humaines sont responsables du réchauffement global de la planète, mais l’effet de plusieurs de ces activités a été mesuré et il n’est donc pas scientifiquement tenable de soutenir qu’elles ne jouent aucun rôle dans le réchauffement. Certes, on trouve de par le monde quelques scientifiques qui nient toute influence des activités humaines sur le réchauffement global, voire qui nient l’existence d’un réchauffement, mais ces deux réalités font consensus parmi la communauté scientifique et les grands organismes de recherche météorologique et climatologique du monde.

2. La famille lexicale du mot argument

Faisons le tour de la famille lexicale (= ensemble des mots partageant la même racine) du mot argument. On y trouvera quelques faux amis (false cognates) pour lesquels il faut savoir distinguer les différences de sens entre l’anglais et le français. À noter aussi que certains des mots de la famille s’emploient peu ou surtout dans la langue spécialisée. Le tableau qui suit ne donne pas tous les emplois ni tous les mots de la famille. Vous compléterez en consultant Antidote [2] et le Petit Robert.

Terme Définition Commentaires sur la valeur ou l’usage
Différences principales avec l’anglais
argument (n. m.) Raisonnement particulier (basé sur un fait, une explication, un exemple, une comparaison, etc.) visant à convaincre de la validité d’une proposition, d’une thèse. En anglais, le nom argument s’emploie de plusieurs façons, dont celles-ci en rapport avec l’argumentation :

1) pour désigner une dispute (sens dérivant naturellement du fait que l’argumentation nécessite des points de vue différents);

2) comme collectif singulier pour désigner un semble d’arguments visant à soutenir une même conclusion : She made a strong argument for a new bike path in downtown Toronto (en français, on emploie argumentation pour le collectif singulier);

3) pour désigner un argument, un raisonnement particulier.

(En littérature, argument désigne le résumé du thème. Voir Antidote ou le PR pour les autres emplois.)

argumenter (v.) Présenter des arguments. Angl. : to argue.

En anglais, to argue peut aussi signifier « se disputer », ce qui n’est pas le cas du verbe argumenter.

arguer (v.) Se servir de qqch comme argument, mais souvent plutôt comme prétexte : Elle argua d’un mal de tête pour échapper à la corvée de vaisselle. Verbe transitif indirect (ou direct avec une subordonnée complétive : Elle a argué qu’elle n’était pas au courant du travail à remettre. Verbe relativement peu employé en français.
argumentation (n. f.) Action d’argumenter.

Ensemble d’arguments appuyant une même conclusion.

Même sens en anglais.
argumentaire (n. m.) Ensemble des arguments utilisés pour soutenir une proposition, une thèse. Synonyme d’argumentation dans son 2e sens, mais contrairement à argumentation, argumentaire désigne souvent le document, le discours produit.
argumentateur/
argumentatrice
(n.)
Personne qui aime (trop) argumenter. Terme péjoratif. Quand il s’agit de qualifier les talents d’une personne à argumenter dans un débat public, on utilise de plus en plus le terme anglais debatter, francisé ou non en débatteur : Quels ont été les meilleurs débatteurs/debatters parmi les politiciens et politiciennes canadiens des dix dernières années ? Plus généralement, on parle des talents (ou non) d’orateur/oratrice : Elisabeth May est reconnue pour être une excellente oratrice. (La parole publique politique relève totalement du discours argumentatif.)
argumentatif /
argumentative
(adj.)
Qui se rapporte à l’argumentation. Cooccurrences dans Antidote (intéressantes parce qu’elles illustrent des dimensions fondamentales de l’argumentation) :

contre-argument, contre-argumentation, contre-argumenter, contre-argumentatif, contre-argumentaire L’argumentation n’étant possible que lorsqu’il y a débat possible, la dialectique[3] entre le pour et le contre s’applique à tous les termes ou presque de la famille.
argutie (n. f.) Raisonnement compliqué dont la finalité n’est que de gagner. Toujours négatif. S’emploie généralement au pluriel et souvent dans l’expression se perdre en arguties.

 

Exercices sur la famille du mot argument

Vous trouverez les trois exercices ici en format MS Word.

Exercice no 1 Construction du verbe argumenter et synonymes

Selon Antidote (et aussi selon le Petit Robert), le verbe argumenter est intransitif (= verbe qui s’emploie sans complément d’objet) :

La rubique Cooccurrences d’Antidote donne cependant de nombreux exemples du verbe argumenter employé de façon transitive directe (= avec un complément d’objet direct) :

Si vous lisez les citations pour chacune de ces constructions transitives directes, vous verrez qu’elles relèvent toutes de domaines spécialisés (enseignement, critique, etc.). Dans la langue courante, on parlera plutôt de défendre son point de vue, soutenir sa position, sa thèse par les arguments x et y, s’appuyer sur x et y, etc. Vous noterez aussi que le complément n’est pas l’argument présenté pour soutenir qqch, mais la position, la thèse qui a besoin d’être soutenue.

Dans la rubrique Synonymes, Antidote distingue le sens neutre (présenter des arguments) des emplois dépréciatifs (ex. : Arrête donc d’argumenter sur tout !). Réemployez trois de ces mots ou expressions synonymes à valeur péjorative (=dépréciative) dans des phrases de votre cru (en choisissant ceux que vous pouvez le plus facilement réutiliser).

1.

2.

3.

 

 

Exercice no 2 – Argumenter (et le participe adjectif argumenté) / arguer

Exercice no 3 –To argue, an argument / argumenter, un argument

Traduisez les phrases suivantes. N’hésitez pas à essayer plusieurs traductions.

  1. She argued that people performing the same functions should be paid at the same rate.

 

  1. They were always arguing, so in the end they decided it was better for them to get a divorce.

 

  1. I had an argument with my best friend last night.

 

  1. The Committee made a strong argument for a French-language university in Central and Southwestern Ontario.

 

  1. Pour être politicien ou politicienne, il faut savoir argumenter.
Cliquez ici pour voir le corrigé des exercices.

3. Quelques autres termes fondamentaux

Vous connaissez les termes suivants, vous les employez en anglais. Nous rappelons ici leur sens, puis nous vous invitions à faire un exercice sur les cooccurrences du nom « position ». Explorez aussi par vous-même les cooccurrents courants des autres termes du tableau.

 

Terme Définition Commentaires sur la valeur ou l’usage
opinion (n. f.) « Jugement, assertion que l’on émet sur un sujet et que l’on soutient. » (Antidote) Comme le permet d’inférer[4] la définition (même si elle ne le spécifie pas), l’opinion peut être spontanée (et n’être fondée sur rien ou rien qui n’est dit) ou peut être l’aboutissement d’une réflexion, d’un échange.

L’« opinion publique » est l’opinion dominante dans une société sur telle ou telle question.

position (n. f.) Ensemble d’idées, opinion que l’on soutient. La position est en quelque sorte plus active que l’opinion : à brûle-pourpoint, n’importe qui peut avoir une opinion sur n’importe quoi (la légalisation de la marijuana, la légalisation de l’aide médicale à mourir, l’intérêt du dernier film de la série Star Wars ou la qualité de la nourriture dans un restaurant à la mode); une position implique qu’on prend parti, qu’on prend position, qu’on fait plus que dire j’aime ou je n’aime pas. Même en l’absence d’action, la position suppose à tout le moins une réflexion, un raisonnement. L’opinion peut porter sur n’importe quoi; la position porte plutôt sur des questions liées à des décisions.
thèse (n. f.) « Proposition ou théorie particulière qu’on tient pour vraie et qu’on s’engage à défendre par des arguments. » (PR) Une thèse est en quelque sorte la conclusion d’un raisonnement, d’une hypothèse ou d’une série d’hypothèses.

(En anglais académique, on préconise un énoncé clair de la thèse (sous-thèse) défendue (ou proposition développée) dans chaque paragraphe. Le français académique varie davantage la structure des paragraphes comme nous le verrons plus loin.)

conclusion (n. f.) Aboutissement d’un raisonnement (par exemple, la conclusion d’un syllogisme) ou de toute une argumentation. La conclusion au sens argumentatif peut donc se trouver dans l’introduction d’un texte si la thèse est une opinion, un point de vue qu’on cherche à faire partager au lecteur.

 

Exercice no 4 :  les cooccurrences « verbe + position »

Vous trouverez l’exercice  ici en format MS Word.

  1. Faites un copier-coller ou une capture d’écran des 20 ou 30 premières (approx.) des 64 cooccurrences « verbe + position en complément direct » d’Antidote (position employé dans le sens d’« opinion », d’« idée »; les cooccurrences pour ce sens se trouve tout en bas de la liste).
  2. Choisissez cinq de ces cooccurrences que vous jugez courantes pour parler d’argumentation et employez-les dans des phrases simples (mais qui illustrent bien le sens) de votre cru.

1.

2.

3.

4.

5.

Cliquez ici pour voir le corrigé de l’exercice.

 

4. Argumentation et rhétorique

Les façons d’argumenter et donc de chercher à persuader varient selon les époques, selon les cultures, selon les milieux, selon l’éducation, les connaissances, la maturité, etc. Un mafioso convaincra son « client » qu’il a raison au moyen de son arme. Un esprit fin usera à l’occasion de l’ironie. Un enfant commencera par des argumentations très autocentrées avant de s’ouvrir aux besoins, aux raisons des autres.

La tradition argumentative occidentale est l’héritière de la rhétorique de la Grèce antique, en particulier d’Aristote. Dans la Grèce antique, l’argumentation était orale et pour convaincre, il fallait savoir parler avec éloquence. La rhétorique était donc l’art oratoire (art de parler), en particulier quand cet art était mis en œuvre pour persuader.

En français, le nom rhétorique pour parler de l’art du discours (surtout argumentatif) partage maintenant le terrain avec le terme argumentation, qui permet peut-être mieux de sortir du cadre d’analyse de la rhétorique ancienne, encore que ce sont aussi développées de nouvelles rhétoriques. En anglais, au contraire, le terme rhetoric est resté dominant, et les Rhetoric Studies s’intéressent aux moyens mis en œuvre pour argumenter, influencer, que ce soit directement ou indirectement, dans différents domaines, cadres ou sous l’influence de telle ou telle idéologie.

En 2009, la revue Sciences humaines (revue de vulgarisation en sciences humaines comme son titre l’indique) publiait un numéro sur « L’art de convaincre d’Aristote à Obama ». La bibliothèque de York vous permet d’accéder à l’intégralité de la revue. Nous vous invitons à consulter ce numéro pour enrichir vos connaissances.

 

Pour s’amuser : le célèbre dilemme inversé entre Tisias et son maître, le sophiste grec Corax

Un certain Tisias, ayant entendu dire que la rhétorique est l’art de persuader, s’en va trouver Corax pour se former dans cet art. Mais une fois qu’il n’eut plus rien à apprendre, il voulut frustrer son maître du salaire promis. Les juges s’étant rassemblés, Tisias eut recours, dit-on, devant eux à ce dilemme :

— Corax, qu’as-tu promis de m’apprendre ?

— L’art de persuader qui tu voudras.

— Soit, reprit Tisias : ou bien tu m’as appris cet art, et alors souffre que je te persuade de ne point toucher d’honoraires; ou bien tu ne me l’as pas appris, et dans ce cas je ne te dois rien, puis que tu n’as pas rempli ta promesse.

Mais Corax, à son tour, riposta, dit-on, par cet autre dilemme :

— Si tu réussis à me persuader de ne rien recevoir, il faudra me payer, puisque j’aurai tenu ainsi ma promesse. Si au contraire tu n’y arrives pas, dans ce cas encore tu devrais me payer, à plus forte raison !

En guise de verdict, les juges se contentèrent de dire :

— À méchant corbeau [= Corax], méchante couvée [= Tisias] !

Reboul, O. (1993). La rhétorique, Presses universitaires de France, coll. Que sais-je.


  1. Dans le sens de « scientific proof ».
  2. Toutes les références à Antidote faites dans cette fiche sont à Antidote 9; les références au Petit Robert (PR) sont faites à l’édition 2017. À noter qu’Antidote désigne ici les dictionnaires (Définitions, Synonymes, Cooccurrences, etc.) du logiciel Antidote 9 et que nous traitons par conséquent le mot comme un titre d’ouvrage et l’écrivons donc en italique comme pour le Petit Robert.
  3. Le nom dialectique a trois sens selon le PR (voir l’article dans le dictionnaire), qui ont en commun le fait que l’argumentation n’existe que dans sa relation à la position contraire. Dia- = séparation, distinction, à travers; -lectique se rattache à la famille étymologique de lire (legere en latin), qui se rattache au mot grec logos, qui désigne la parole, le discours. La dialectique est ainsi la pensée, le discours qui oppose, soupèse des contraires.
  4. Inférer : tirer une conséquence logique de qqch; déduire; conclure (conclure dans le sens de « déduire » et non de « finir »).

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