Chapitre 9 – Les fonctionnements argumentatifs : de l’écriture polémique à l’écriture heuristique

Objectifs d’apprentissage

  • S’exercer à appliquer une démarche heuristique tout au long de l’écriture d’un texte argumentatif
  • Appliquer la recherche documentaire, terminologique et phraséologique nécessaire pour produire une argumentation intéressante
  • Varier les moyens d’expression de l’opinion
  • Utiliser la définition comme argument
  • Réviser l’emploi du subjonctif
  • Écrire !

1.Réfléchir et écrire sur une problématique : une démarche heuristique

Dans le chapitre 8, nous avons abordé l’argumentation sous l’angle de la polémique, de la prise de position antagoniste, du désaccord. Mais avant de s’opposer à quelque chose, on réfléchit, on pèse le pour et le contre : oui, l’érection de tour Eiffel représentait une rupture esthétique, mais la rupture en soi n’est pas un tort; les ruptures sont à la base du renouveau artistique; les remises en cause du statut quo sont nécessaires à l’évolution sociale; la science progresse par petits pas, mais aussi par changements de paradigmes.

Là où la polémique vise à gagner, la démarque heuristique vise à comprendre, à apprendre, à découvrir. Comme toute réflexion un peu poussée sur une question controversée demande de considérer les deux « côtés de la médaille », elle prend souvent une forme dialectique, où l’on fait dialoguer le pour et le contre. C’est a fortiori le cas quand on aborde une question sur laquelle on n’a pas une position bien établie : on explore les opinions et les arguments qui les fondent. L’exploration du sujet ne se fait pas qu’en amont de l’écriture (c’est-à-dire avant); elle se fait aussi par et dans l’écriture : la mise en mots, en texte des idées précise notre pensée. L’écriture heuristique n’est donc pas simplement une rhétorique, un format; c’est une démarche qui permet de faire surgir les positions.

Dans ce chapitre, vous travaillerez non pas simplement à justifier votre opinion, mais à la construire et à exposer par écrit cette construction. Le sujet qui vous est proposé pour ce faire est très polarisé et se prête à une réelle réflexion : le graffiti est-il un art de rue ou du vandalisme ?

Graffitis : art de rue ou vandalisme ?

Vue de la Tour Eiffel sous un ciel parisien, 2018 Vue de la tour Eiffel sous un ciel parisien, 2018  

Au moment de sa construction (de 1887 à 1889), la tour Eiffel a donné lieu à de très vives réactions. De nombreux artistes et Parisiens ne voyaient en effet dans cette construction métallique avant-gardiste qu’un amoncellement de ferraille qui venait polluer le paysage urbain de pierre taillée, si parfaitement aménagé par le baron Haussmann.[1] Ce préfet du Second Empire, bâtisseur et visionnaire, a donné son nom à un célèbre boulevard parisien.

 

Collage à partir de photos du Boulevard Haussman Collage à partir de photos du boulevard Haussmann

De nos jours, l’art de rue suscite le même genre de polémique. En effet les graffitis et autres tags qui s’étalent sur les façades et sur les moyens de transports publics de nos villes reçoivent des avis contrastés. Certains y voient de l‘art original et innovant, alors que d’autres les considèrent comme du vandalisme pur et simple et n’hésitent pas à effacer même les plus admirés à grands coups de rouleau de peinture blanche.

Du simple tag à la fresque murale, ces œuvres permettent à de jeunes artistes, sous couvert d’un pseudonyme, de revendiquer une appartenance identitaire à un groupe ou de prendre parti pour une cause, comme celle de la situation des migrants à Calais ou à Brest, en France. Quelques-uns de ces artistes graffeurs, comme JR, Invader, FONKi, Scan ou Banksy (pour ne nommer qu’eux), ont aujourd’hui atteint une notoriété internationale, ce qui n’empêche pas certains d’entre eux de prendre un malin plaisir à garder le mystère quant à leur véritable identité.

Place Igor Stravinsky
Place Igor Stravinsky

Si les fresques murales sont généralement bien reçues, il n’en va pas de même des tags (graffitis calligraphiques, sortes de « signatures » utilisées comme signes de reconnaissance) ni des graffitis « new-yorkais » ou d’autres styles récents qui, même élaborés, sont loin de faire consensus. La plupart du temps, ce que dénoncent les détracteurs, au-delà de l’aspect esthétique de ces créations, c’est leur expansion tout azimut qui vient, selon eux, dégrader la façade des bâtiments, des monuments et des biens publics. Ils déplorent l’absence d’une règlementation qui restreindrait la propagation de cette « pollution visuelle » à des lieux bien délimités. Mais le graffiti et le tag ne sont-ils pas par essence destinés à être réalisés sur un support qui n’a pas été prévu pour cet usage ?

1. 1 Lire, explorer

Vous trouverez ci-dessous une sélection d’articles et de pages web sur le graffiti et l’art urbain. Promenez-vous dans ces textes pendant une heure ou deux, au gré de ce qui retiendra votre intérêt. Copiez, annotez (voir les exercices 1 et 2 dans la section 2) ou soyez simplement un « flâneur, une flâneuse dans les textes[2] », qui s’ouvre au plaisir de la découverte.

Des exercices d’observation et de rédaction suivent.

(N.B. Les références sont présentées en sous-thèmes et selon un ordre (subjectif !) d’intérêt dans chaque section.)

 

  • Histoire du graffiti et du tag, de l’art rupestre aux styles les plus contemporains. Cadre juridique. Réception… Tour d’horizon très instructif :

Graffiti. Wikipédia, l’encyclopédie libre. Repéré le 21 décembre 2017 à https://fr.wikipedia.org/wiki/Graffiti

  • Définitions du tag, du graffiti, de l’art urbain, ou street art :

1. Ville de Sherbrooke. (s. d.). Différence entre un tag et un graffiti. Repéré le 21 décembre 2017 à https://www.ville.sherbrooke.qc.ca/citoyen/vie-sportive-et-recreative/tags-et-graffitis/je-suis-citoyen/difference-entre-un-tag-et-un-graffiti/

Court et précis.

2. Hagoug, I. (4 mais 2016). Où s’arrête le graff, où commence le street art ? La nuit magazine. Repéré le 21 décembre 2017 à https://www.lanuitmagazine.com/ou-s-arrete-le-graff-ou-commence-le-street-art/

Discussion ancrée dans le graff et le street art à Marseille, métropole du sud de la France.

3. Nancy, D. (22 septembre 2014). Les dessous du graffiti féminin. udemnouvelles, Université de Montréal. Repéré le 23 décembre 2017 à http://nouvelles.umontreal.ca/article/2014/09/22/les-dessous-du-graffiti-feminin/

Spécificités du graffiti au féminin. Plusieurs définitions. Référence au mémoire de maîtrise de Katrine Couvrette (U de M), Le graffiti à Montréal : pratique machiste et stratégies féminines, qui comprend notamment un glossaire.

  • Valeur, statut du graffiti :

1. (s.d.). « Le cancer urbain des graffiti », rubrique « Vie de quartier », le 18h30, Radio-Canada. Repéré le 6 juin 2018 à https://ici.radio-canada.ca/info/videos/media-7899816/cancer-urbain-graffiti

Reportage sur la lutte aux graffitis [nous employons le pluriel rectifié avec un s] à Montréal. Beaucoup de vocabulaire utile.

2. Art ou vandalisme ? Le graffiti.com. Repéré le 21 décembre 2017 à http://www.le-graffiti.com/dossiers/art-vandal.html

Il s’agit d’un site voué aux amateurs de graffitis, comme le montre l’énoncé de mission du site : « Le Graffiti.com est consacré à l’art du graffiti. Vous y trouverez vidéos et photos de graffiti. Voyez des graffiteurs créer des graffiti sur vidéo. Aussi, vous en apprendrez plus sur la création de graffiti en consultant nos dossiers et nos photos de graffiti. »

Site communautaire d’amateurs de graffitis. Certaines formulations feraient peut-être sourciller votre prof de français, mais pour une fois, ce n’est pas ce qui nous intéresse.

3. Rymz (14 mars 2018). Contribution à la chronique « L’abécédaire de la résistance (g-h-i) », Plus on est de fous plus on lit, Radio-Canada. Repéré le 5 juin 2018 à http://medias-balado.radio-canada.ca/diffusion/2018/03/balado/src/CBF/2018-03-14_13_06_00_plusonestdefousbalado_0000.mp3 [Approx. de 1:24:43 – 1:45:25)


Le rappeur québécois Rymz, qui est également travailleur social, parle du graffiti comme acte de résistance.

4. Jardonnet, E. (22 septembre 2017). Jace : un « gouzou » dans la ville. LeMonde.fr. Repéré le 21 décembre 2017 à http://www.lemonde.fr/arts/visuel/2017/09/22/street-art-jace-un-gouzou-dans-la-ville_5189860_1655012.html

Les rapports du graffeur avec la mairie n’ont pas toujours été si cordiaux. « En 1995, lorsque j’étais étudiant, la ville était sinistrée. Il y avait peu de tags, mais beaucoup de magasins fermés, recouverts d’affiches pour le 3615, le Minitel rose. » C’est dans ce paysage qu’il a commencé « à interagir » avec ses Gouzous. Finalement « ravagée » par les graffitis, la ville a engagé une politique de nettoyage au tournant des années 2000.

5. btsenil (19 février 2014). Street-art, vandalisme ou art à part entière ? [publié dans le cadre de la thématique « La ville en mutation »]. BTS Gémeau Le Blog. Repéré le 21 décembre 2017à http://bts-gemeau.fr/street-art-vandalisme-ou-art-a-part-entiere/

La discussion sur la valeur artistique n’est que le point de départ. La page présente ensuite un historique intéressant et une bibliographie comprenant quelques articles savants.

  • Du tag et du graffiti à la reconnaissance institutionnelle de l’art urbain, ou street art :

1. Mayembo, A. (Agence France-Presse). (4 octobre 2016). L’art urbain entre au musée. Le Soleil. Repéré le 21 décembre 2017 à https://www.lesoleil.com/arts/expositions/lart-urbain-entre-au-musee-400d0d851020e8618e0b3a8c93567109

2. Doucet, T. (16 juin 2016). Festival MURAL : FONKi, le graffeur qui revisite l’art cambodgien. L’outarde libérée. Repéré le 22 décembre 2017 à http://loutardeliberee.com/festival-mural-fonki-graffeur-revisite-lart-cambodgien/

Énoncé de mission de L’Outarde libérée : « webmagazine multi-formats, publié sur internet, dont la ligne éditoriale met en avant l’actualité franco-québécoise, l’actualité de la communauté française au Québec et au Canada, et l’actualité de la communauté québécoise en France, sans esprit communautaire, dans une perspective de coopération. »

  • Histoire de l’art urbain :

Art urbain. Wikipédia, l’encyclopédie libre. Repéré le 21 décembre 2017 à https://fr.wikipedia.org/wiki/Art_urbain

  • L’art urbain au service de la cause des migrants :

(S.a.). (2 janvier 2015). Les artistes se mobilisent pour la crise des migrants, Le JDD.fr, Europe 1 le JDD. Repéré le 21 décembre 2017 à http://www.lejdd.fr/International/Les-artistes-se-mobilisent-pour-la-crise-des-migrants-766705

Le très célèbre artiste chinois contestataire Ai Weiwei, Banksy et d’autres mettent leur art au service de la cause des migrants. Présentation de quelques projets en cours ou à venir en 2015.

  • Banksy, artiste anonyme, graffeur star :

Grandjean, E. (9 septembre 2016). Banksy, le graffeur que tout le monde veut démasquer, Le Temps. Repéré le 21 décembre 2017 à https://www.letemps.ch/culture/2016/09/09/banksy-graffeur-monde-veut-demasquer

  • Art urbain, œuvres éphémères :

(10 septembre2017). Calais : une œuvre de Banksy recouverte de peinture, France 3.
Repéré à https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/calais/calais-oeuvre-banksy-recouverte-peinture-1325165.html

Le radeau de la Méduse, Musée du Louvre Théodore Géricault [Public domain], via Wikimedia Commons
Le radeau de la Méduse », Musée du Louvre Théodore Géricault [Public domain], via Wikimedia : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:JEAN_LOUIS_THÉODORE_GÉRICAULT_-_La_Balsa_de_la_Medusa_(Museo_del_Louvre,_1818-19).jpg

Observez la reproduction de la murale dans l’article : elle fait directement écho au célèbre tableau Le radeau de la méduse de Géricault.

(S.a.). 15 octobre 2015). Une œuvre d’art effacée, au Havre… par erreur. La boulette de la brigade anti-tags. Actu.fr. Repéré le 21 décembre 2017 à https://actu.fr/societe/une-oeuvre-dart-effacee-au-havre-par-erreur-la-boulette-de-la-brigade-anti-tags_598945.html

Glad, V. (11 déc. 2014). La fresque la plus connue de Berlin s’est suicidée dans la nuit. Konbini. Repéré le 22 décembre 2017 à http://www.konbini.com/fr/tendances-2/fresque-plus-connue-berlin-suicide-dans-la-nuit/

Konbini est un site d’infodivertissement créé en France.

 

  • L’art urbain, un art mondialisé :

Bigo, C. (13 juillet 2017). Le graffeur JACE réalise un parcours à Marrakech (PHOTOS). HuffPost Maroc. Repéré le 22 décembre 2017 à http://www.huffpostmaghreb.com/2017/07/13/graff-marrakech-jace_n_17473040.html

 

  • Graffitis et copyright :

Viger, R. (4 août 2014). Une œuvre illégale est-elle protégée par les droits d’auteur ? L’émission 30 vies questionnée. Journal de la rue. Repéré le 22 décembre 2017 à https://journaldelarue.wordpress.com/2014/08/04/graffiteur-alexandre-scan-veilleux-vs-fabienne-larouche-et-radio-canada/

2. Écrire et argumenter

Quels sont les « outils » dont vous avez besoin pour écrire, bien écrire sur la question du graffiti et de l’art urbain ? La connaissance du sujet, qui s’acquiert notamment par la lecture, et les outils linguistiques nécessaires pour en parler, à commencer par la terminologie (les termes propres au domaine) et toute la phraséologie (expressions, tournures, adjectifs…) courante.

2.1 Cerner la terminologie et la phraséologie

Comme vous vous en rendrez compte en lisant les articles et pages web proposés ci-dessus, on trouve une pléthore de termes pour parler du graffiti et de l’art urbain. Les usages varient aussi entre la France, l’Europe en générale, l’Afrique et le Canada. En lisant les textes proposés ci-dessus, construisez un tableau de termes incontournables et des variantes (ou encore, faites une carte sémantique[3] de termes et d’expressions). Relevez aussi des expressions, tournures, adjectifs intéressants.

Exercice n° 1 – Terminologie et phraséologie

(Version MS Word)

Utilisez l’ébauche de tableau ci-dessous pour relever dans au moins trois articles du dossier des termes et expressions qui vous serviront pour écrire sur le graffiti et l’art urbain. Vous pouvez bien sûr ajouter des colonnes ou réorganiser le tableau différemment. (Vous pouvez jeter un coup d’œil aux sujets donnés en 2.3 pour orienter votre relevé.)

Forme Personne Action Expressions, tournures, adjectifs intéressants
graffiti graffeur/graffeuse graffer
tag
art urbain / street art (la forme anglaise étant davantage utilisée en Europe)

 

2.2 Modaliser : signaler l’expression de l’opinion / exprimer l’opinion

Comme il a été dit dans le chapitre 8, le terme modalisation désigne les traces de l’attitude du locuteur à l’égard de ce qu’il dit, ce qu’il écrit. L’écriture polémique est toujours très modalisée. L’écriture heuristique le sera aussi, mais les modalités de rejet fortes (indignation, dérision, etc.) y seront moins présentes (ou seront liées à des propos rapportés); les modalités de doute, de questionnement domineront probablement.

Dans l’exercice précédent, vous avez relevé du vocabulaire modalisé et des tournures lexicales et syntaxiques qui expriment l’opinion de l’énonciateur sur les graffitis, les tags et l’art de rue en général. L’objectif de l’exercice ci-dessous est de trouver des formulations qui produisent soit un sens plus ou moins équivalent aux expressions « je trouve que », « je crois que », « selon moi » (qui ne font qu’annoncer l’opinion sans rien dire sur ce qu’est cette opinion et deviennent très vite ennuyeuses), soit qui expriment une opinion particulière (on pourrait croire que = je ne le crois pas; il est déplorable = je trouve déplorable que…).

Exercez-vous à voir comment on souligne que ce qui est affirmé est de l’ordre de l’opinion et comment la plupart des opinions sont exprimées sans marquer qu’il s’agit de son opinion. En fait, tant que l’énonciateur (c’est-à-dire vous) n’attribue pas une opinion à une autre personne, c’est la sienne qui est exprimée… La plupart du temps, on n’a pas besoin de « poteau indicateur » pour signaler l’opinion.

Exercice n° 2 – Les marques de l’opinion

Relevez des marques de modalisation intéressantes pour signaler, exprimer l’opinion. Établissez des catégories (en faisant un tableau si vous le désirez). Consultez au moins trois articles du dossier.

2.3 Modaliser : se positionner au moyen de verbes suivis du mode subjonctif

Comme il a également été dit dans le chapitre 8, on peut modaliser en utilisant certains temps et modes verbaux. Le subjonctif est notamment un mode qui permet au locuteur de se positionner et d’exprimer ses sentiments. Vous trouverez une vidéo interactive qui vous permettra de vous remémorer les diverses règles de formation et d’emploi du subjonctif
ici .

Exercice n° 3 – Le subjonctif

Remplissez les deux écrans d’exercices suivants :

 

2.4 Argumenter par les définitions

Les définitions de dictionnaires sont des définitions objectives… du moins lorsque les référents sont eux-mêmes des réalités ne se prêtant qu’à une seule représentation… ce qui n’arrive pour ainsi dire jamais. Toute définition est en fait ancrée dans un espace-temps spécifique, un cadre social et culturel particulier.

Un dessin, selon le Petit Robert (PR), est une « représentation ou suggestion des objets sur une surface, à l’aide de moyens graphiques »; dessiner, c’est « représenter ou suggérer par le dessin ». Mais une personne qui considère que les loisirs et les arts sont inutiles pourrait dire que dessiner, c’est « perdre son temps à gribouiller », que le dessin est un « mode de représentation graphique qui était utilisé autrefois avant qu’on ait la photographie et autres technologies de reproduction ».

Prenons le mot art, qui peut être défini de bien des façons, à la fois en intension (traits nécessaires pour cerner le concept) et en extension (énumération de ce qui est compris). Le PR subordonne ses trois définitions de l’art en tant que manifestation artistique[4] à l’hyperdéfinition suivante : « représentation du beau[5] ». Cette définition, qu’on retrouve dans tous les dictionnaires, a amené à dénier le statut d’art à ce qui n’est pas « beau ». Tel a été le cas pour l’expressionisme allemand, qualifié d’art « dégénéré » sous le régime nazi, de l’art abstrait et d’autres courants artistiques. (Mais qu’est-ce que le « beau » ?)

Les idéologies politiques apportent aussi des cadres particuliers à l’art : sous la Révolution culturelle en Chine, par exemple, les arts traditionnels étaient considérés comme tellement réactionnaires que bien des œuvres ont été détruites et des pratiques culturelles abandonnées.

Du point de vue ethnocentrique de l’Europe du début du XXe siècle, les sculptures africaines étaient le plus souvent considérées comme un artisanat barbare. Il aura fallu que des artistes et des anthropologues réputés européens fassent la promotion de « l’art nègre[6] » (en particulier Picasso) pour que celui-ci « accède » à la reconnaissance artistique dans le monde occidental.

Et que dire du mot religion ? Tout le monde connaît la célèbre définition de Marx : la religion est « l’opium du peuple ». Une définition objective dira qu’une religion est un « système de croyances et de pratiques qui… »; la fin de la définition variera en fonction des époques, des cadres sociaux, etc.

On pourrait multiplier à l’infini les exemples montrant que les définitions véhiculent toujours une représentation particulière des choses, s’inscrivent dans un cadre particulier (cadre juridique, par exemple). C’est donc dire qu’on peut argumenter au moyen des définitions. Qu’est-ce qu’un tag ? La définition du PR est discutable : « Signature codée formant un dessin d’intention décorative, sur une surface (mur, voiture de métro…). » L’intention est-elle vraiment décorative ? De l’avis de bien des tagueurs, taguer est davantage une expression sociale de protestation qu’une décoration.

L’exercice qui suit vise à vous faire jouer avec la dimension argumentative des définitions.

Exercice n° 4 – Définitions argumentatives

Pour chacun des mots suivants, donnez deux définitions : une première positive et une seconde négative.

Adoptez le plus possible la forme aristotélicienne pour vos définitions, c’est-à-dire la forme « genre prochain différences spécifiques » :

Ex. de définition improvisée :
chaise : siège [= genre prochain] muni de quatre pattes avec un dossier sur laquelle une seule personne s’assoit [différences spécifiques par rapport à un pouf, un tabouret, un fauteuil un divan, etc.].

Définition du PR :
« Siège à pieds, à dossier, sans bras, pour une seule personne. » [Définition un peu plus élégante que la définition improvisée ci-dessus, mais qui dit essentiellement la même chose.]

Notez que dans ce modèle les noms se définissent par des groupes nominaux sans article au début (et donc les verbes, par des groupes verbaux, les adjectifs par des groupes adjectivaux).

Inspirez-vous des lectures proposées dans la section 1.1 pour élaborer vos définitions.

  • 1. graffiti

Définition positive :

Définition négative :

  • 2. graffeur

Définition positive :

Définition négative :

  • 3. tag

Définition positive :

Définition négative :

  • 4. tagueur

Définition positive :

Définition négative :

  • 5. street art

Définition positive :

Définition négative :

 

 

2.5 Doser logos, ethos et pathos

Il y a trois dimensions dans l’argumentation : le logos, l’ethos et le pathos dont la part respective varie selon le type de texte, de sujet, de cadre, d’argumentateur.

Le logos, c’est la dimension raisonnement de l’argumentation, la réflexion. C’est ce qui vise l’intellect (cf. le mot logique). Les dimensions ethos et pathos se combinent au logos pour construire la force persuasive de l’argumentation.

L’ethos, c’est l’image de soi qu’on projette dans le texte. Cette image, ce n’est pas simplement qui on est « véritablement. En effet, l’énonciateur n’est pas simplement la personne qui parle/écrit ; l’énonciateur est une construction : écrit-on simplement comme individu, en tant que représentant typique d’une classe d’individus, en tant que représentant d’une institution, en tant qu’opposant à certaines idées reçues, etc. ? Parfois l’individu qu’on est ne joue aucun rôle dans l’argumentation ; on peut même avoir à défendre une position contraire à ce qu’on croit comme individu. La posture qu’on se donne et qu’on construit dans le texte participe pleinement à l’argumentation. D’une certaine façon, l’image de soi qu’on construit doit fonctionner comme un argument d’autorité. Les attributs du « soi » que véhicule le texte peuvent être très explicites, comme c’est le cas à plusieurs reprises dans la polémique sur la tour Eiffel, en particulier dans la première lettre (chapitre 8) :

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté…

Sans tomber dans l’exaltation du chauvinisme, nous avons le droit… [= nous ne sommes pas des chauvins]

Ces attributs qui construisent l’image de soi sont aussi exprimés par des marques de l’énonciation moins directes et par la modalisation

À l’ethos se combine le pathos, c’est-à-dire l’attitude émotionnelle véhiculée dans le texte. Dans la langue courante, le pathos, c’est le débordement émotionnel, le drame, la gesticulation verbale[7] ! Les structures emphatiques expriment souvent un pathos fort : par exemple, l’exclamation pour l’enthousiasme, l’indignation, la fureur. La polémique de la tour Eiffel, encore une fois, est un parfait exemple d’enflure pathétique (même pour l’époque où ces lettres ont été écrites). Mais le pathos n’est pas que le drame. Il réside également dans le fait de rendre vivantes, de rendre concrètes les positions, que ce soit par des exemples, des descriptions, des images fortes… Ainsi, l’art oratoire des avocats est souvent lourd de pathos quand il s’agit de causes criminelles; les discours dans les assemblées politiques et syndicales aussi… Le pathos, c’est ce qui suscite l’émotion chez l’interlocuteur, le lecteur, laquelle émotion contribue à emporter sa volonté, à le faire adhérer à la thèse défendue[8].

Bien argumenter, c’est savoir bien jouer sur les trois plans. Les sujets près de notre vécu, de nos émotions nous amènent plus facilement sur le plan du pathos que des sujets qui ne nous touchent pas; à l’inverse, comme un acteur, on peut mettre en scène une charge émotive qu’on ne ressent pas nécessairement. Comme étudiant, étudiante, on sait aussi que c’est l’analyse, la réflexion qui occupe le premier plan de l’argumentation raisonnée. En fait, pour beaucoup d’étudiants, c’est la dimension ethos qui est la plus difficile à projeter, à mettre en scène dans le texte.

Dans des textes écrits dans le cadre d’un cours de langue, ce ne sont pas tant vos connaissances, votre analyse qui sont jugées que la qualité, la force de votre écriture, et ici de votre argumentation. Or la qualité argumentative de vos textes argumentatifs est tributaire de la personnalité, de l’ethos que vous projetez : vous n’êtes pas simplement Paul ou Mary, vous êtes une personne dont les idées, l’angle d’approche sont orientés par son expérience, son travail, ses intérêts. Repensez aux lettres de la polémique sur la tour Eiffel. L’ethos des scripteurs est mis au premier plan : « nous, artistes », « moi, un ingénieur, un homme de science, un créateur ». Que l’ethos soit explicite ou non dans le texte, il doit transparaître, il doit habiter le texte. Dans les applications rédactionnelles qui suivent, efforcez-vous à construire un énonciateur public.

3. Applications

Parfois, on sait exactement ce qu’on veut dire avant d’écrire, que ce soit parce qu’on connaît à fond un sujet ou parce qu’on a des opinions très tranchées. Mais, comme il a été dit plus haut, écrire sert aussi à explorer ce qu’on pense, à y donner forme, à le construire. C’est ce que vous allez faire ici.

Rédaction n° 1

Voici quatre situations d’écriture en lien avec le graffiti, le tag et l’art urbain. Faites un remue-méninge pour chacune, notez quelques idées et écrivez sur celui des quatre sujets qui vous inspire le plus (ou sur celui que votre professeure choisira pour la classe).

 

  1. Vous habitez une petite ville ontarienne, où vous êtes rédacteur/rédactrice en chef du journal communautaire. Vous faites la première visite de votre vie à New York pour voir quelques comédies musicales, visiter quelques musées, explorer la ville : une visite touristique typique, en somme. Mais votre séjour vous fait aussi découvrir le graffiti et l’art urbain new-yorkais. Écrivez un article témoignant de votre perception des graffitis et de l’art urbain omniprésent.

 

  1. Vous êtes un ou une élève de douzième année et faites un voyage d’école à New York. Votre enseignant/enseignante de français vous a demandé d’écrire un témoignage sur votre perception des graffitis et de l’art urbain new-yorkais dans une perspective artistique (techniques, couleurs, thèmes, etc.) ou sociologique (messages véhiculés, fonction sociale, contrôle/cadre légal, etc.).

 

  1. Vous êtes directrice/directeur d’une école secondaire et vous voulez dire aux élèves que vous comprenez que le graffiti est une forme d’expression intéressante, mais que l’école ne peut permettre qu’on peigne des graffitis n’importe où. Essayez d’être empathique, d’être cool, même ! Vous aussi, vous avez été jeune et rebelle !

 

  1. Vous êtes la conservatrice / le conservateur du musée d’art d’une petite ville et vous avez organisé une exposition d’œuvres d’art urbain d’artistes réputés. Écrivez un argumentaire en vue d’attirer des visiteurs. Vous devez convaincre les gens de venir. Ajoutez des activités de graffitis pour les enfants si vous voulez. Utilisez la rhétorique habituelle des publicités de musées. Pour vous inspirer, lisez quelques argumentaires d’exposition sur des sites de musées en territoire francophone ou de musées canadiens dont les sites sont bilingues. Quelques suggestions :

Rédaction n° 2 (rédaction balisée)

Une fresque murale d’un artiste reconnu qui ornait une façade dans votre quartier vient d’être effacée à grands coups de peinture blanche.
Écrivez une lettre dans votre journal communautaire pour protester.
Écrivez ensuite la réponse du propriétaire de l’édifice qui a effacé la murale. Cette 2e lettre fera écho à la première.

Piste de structure pour la 1re lettre

Il est difficile de faire un « script » de lettre ou de texte pour une autre personne. Le script qui suit n’est pas du tout un plan que vous devez suivre. C’est une piste parmi d’autres que vous pouvez transformer à votre guise ou écarter totalement.

Titre :
Mettrez une phrase-titre ou un titre nominal très modalisé qui reflète toute l’ampleur de votre indignation. Parfois, c’est le rédacteur du journal qui ajoute des titres aux lettres ouvertes. (Si vous écrivez à deux, la deuxième personne peut tenir le rôle de rédacteur du journal.)

Introduction / 1er paragraphe :
Comme il s’agit d’une lettre, vous n’aurez pas d’introduction formelle comme dans un essai, une dissertation, mais vous devrez tout de même introduire votre les raisons de votre désaccord. Pensez au fait qu’il s’agit d’une lettre ouverte : une façon assez naturelle d’entrer en matière pourrait être de parler de l’historique de l’œuvre et de l’artiste pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas l’œuvre : année où elle a été peinte, ce qui est figuré, ce qu’elle représente pour les habitants du quartier, etc.

Vous pouvez aussi entamer votre lettre en l’inscrivant dans un cadre narratif (Hier, comme je faisais ma promenade habituelle avec mon chien, quelle n’a pas été ma surprise de…).

Elle peut également être cadrée dans une description du plaisir de la vie quotidienne dans votre quartier (ce qu’on résume en anglais par l’adjectif vibrant, dans le sens de « cool », « authentique », etc.).

2e paragraphe :
Allez-y à fond pour dire votre stupéfaction, votre ébahissement, votre désarroi, quand vous vous êtes trouvé/e devant un mur blanc, là où auparavant, vous aviez l’habitude de contempler une scène colorée qui vous réjouissait le cœur ou un paysage sublime qui vous émouvait chaque fois que vous le voyiez – à vous d’inventer et d’étoffer.

Pensez à utiliser des structures exclamatives, des structures d’interlocution, des mises en relief pour exprimer la modalité d’indignation. Quelques exemples :

Quel a été…! Quelle n’a pas été ma surprise quand…! Quelle n’a été… Imaginez mon… quand… !

Comment peut-on… ?

Cette fresque murale, c’était…

Qu’on puisse… est inconcevable ! [subordonnée complétive utilisée en sujet]

Cette murale, je la

Utilisez des noms, des adjectifs, des verbes intensifs. Servez-vous de la section Synonymes d’’Antidote pour choisir des mots qui portent et de la section Cooccurrences pour trouver des combinaisons idiomatiques. Voici par exemple les 14 premières cooccurrences du nom art avec un adjectif descriptif[9] :

Procédés Antidote

3e paragraphe :
Déplorez le manque de sensibilité artistique, de sens communautaire du vandale, du barbare, du philistin qui a pu, sans émoi, effacer un emblème, un symbole, un point focal du quartier. Interrogez-vous, peut-être, sur le peu de cas que fait[10] la municipalité de la culture visuelle, sur l’absence d’une politique d’art urbain digne de ce nom. Ou encore, appelez vos concitoyens à réagir, à protester.]

Pensez à utiliser des noms, des adjectifs, des déterminants et des pronoms dépréciatifs pour désigner « ces » personnes, « ces gens-là » qui n’« ont cure  » de la culture populaire, de la vie de quartier, etc.

  • Emploi dépréciatif des démonstratifs :

Celui-là, on s’en souviendra !

« Chez ces gens-là, on ne vit pas, Monsieur. On ne vit pas, on triche. » (Ces gens-là, chanson de Jacques Brel dans laquelle il dénigre le style de vie austère et mesquin d’une famille bourgeoise des années 1960.)

  • Pronoms /Déterminants indéfinis qui peuvent contribuer à une modalisation dépréciative :

Certaines personnes n’ont aucun….

D’aucuns n’hésitent pas à…

  • Noms génériques de personnes ayant une valeur dépréciative ou pouvant en prendre une (souvent par les mots qui les accompagnent) :

C’est un individu qui… / Quel genre d’individu faut-il être pour… Il faut être un bien triste individu pour… [triste ici ne signifie pas « qui éprouve de la tristesse », mais « qui suscite la tristesse, la consternation, le mépris » (Individu est un mot essentiellement négatif en français, sauf quand on l’emploie dans un sens générique sociologique pour désigner l’unité élémentaire de la société qu’est l’être humain.)

Les sales types ne sont pas toujours ceux qu’on pense.

Quel triste personnage, vous faites ! / Vous êtes un personnage méprisable ! / Vous n’êtes qu’un personnage malfaisant…

  • Verbes exprimant un jugement négatif sur des comportements, des opinions :

Avec votre peinture blanche, vous crachez votre mépris sur la joie de vivre des habitants de ce quartier !

Je me devais de décrier publiquement votre mépris pour les habitants de ce quartier !

N.B. Ne recopiez pas simplement l’une de ces phrases. Leur but est simplement de nourrir votre base lexicale.


  1. Préfet de la région parisienne (1853-1870) responsable de grands travaux d’aménagement et d’assainissement urbains à Paris sous le Second Empire.
  2. Le concept de « flâneur » vient de celui de « flâneur dans la ville » des études urbaines, lequel tire ses origines de textes du poète Charles Baudelaire et du philosophe Walter Benjamin (qui l’a développé en relation justement avec le Paris haussmannien !). Dans son article « Le flâneur comme lecteur de la ville contemporaine », Borisenkova décrit ainsi le flâneur dans la ville : « l’expérience de cet(te) ami(e) de la rue, marchant dans les villes sans raison apparente, observant tout ce qui se passe dans les quartiers et les grands boulevards, tout en portant une attention particulière aux rythmes de la vie urbaine, nous expose bien en quoi peut consister l’expérience esthétique de la ville » (Russian Sociological Review, 2017, 16 : 2). Vous pouvez lire cette phrase comme une invitation à aller explorer dans la ville les graffitis et l’art de rue pour mieux comprendre le sujet qui nous intéresse dans ce chapitre.
  3. La carte sémantique, aussi appelée carte mentale, carte conceptuelle, carte heuristique (mindmapping) est une représentation de concepts ou de termes sur une carte. Plusieurs outils gratuits permettent d’en construire, notamment Mindmup, Coggle (permet aussi la collaboration en ligne), etc.
  4. Le mot art renvoie aussi à des techniques, des savoir-faire, la science; ces définitions sont regroupées sous le grand point I dans le Petit Robert.
  5. Grand point II dans le Petit Robert.
  6. Le mot nègre, dans la tradition francophone, a été revendiqué par des penseurs noirs de l’anticolonialisme, dont Léopold Senghor, président du Sénégal de 1960 à 1980 et écrivain, Aimé Césaire, lui aussi homme politique et écrivain, et bien d’autres dans un vaste courant littéraire et politique de la négritude.
  7. Le Petit Robert définit ainsi le mot « pathos » : « Pathétique déplacé dans un discours, un écrit, et par ext. dans le ton, les gestes. » La définition est exemplifiée par cette citation : « L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie du crime commis » (Stendhal).
  8. Il faut bien voir que l’absence d’émotions exprimées constitue aussi une posture émotionnelle : « Regardez les choses froidement, scientifiquement comme moi » dit-on à son interlocuteur, « et vous arriverez aux mêmes conclusions. »
  9. L’adjectif « descriptif » s’oppose à l’adjectif classificateur, qui détermine une sous-catégorie : art contemporain, art culinaire, etc.
  10. Faire peu de cas de qqch : ne pas y accorder d’importance.

Partagez ce livre