Le Québec

16. Un enjeu linguistique: La langue à l’intersection de la politique, la langue et l’identité

Introduction

La question linguistique est un sujet de conversation, de débat et de politique presque permanent au Québec. Par “question linguistique”, il peut s’agir de la qualité du français, de la place de l’anglais au Québec, de la place du français au Canada, de la hiérarchie diglossique entre les langues, de la place à accorder aux langues allophones et aux langues autochtones. La question linguistique soulève ainsi des enjeux de politique provinciale, fédérale, des échanges entre la nation québécoise et les nations autochtones; elle pose la question de la normativité du français et sa nécessaire adaptation. Elle touche à des enjeux sociologiques, tels que l’éducation, l’immigration et l’intégration sociale. C’est un angle privilégié pour étudier et comprendre la société québécoise, mais c’est aussi un sujet qui peut faire l’objet d’instrumentalisation politique.

« Nous n’avons pas besoin de parler français, nous avons besoin du français pour parler. » André Belleau

1. Portrait linguistique du Québec jusqu’au début des années 1960

1.1. Les “deux solitudes”

Avant 1960, Anglo-Québécois et Franco-Québécois ont chacun des institutions distinctes : écoles, hôpitaux, services sociaux, municipalités, média, etc. Ceux qui sont désignés comme “les Anglais” représentent 9% de la population du Québec, un pourcentage stable depuis très longtemps. Certaines familles sont implantées au Québec depuis plusieurs générations. Par exemple, la famille Molson (de la marque de bière) est une famille anglo-montréalaise depuis la fin du XVIIIe siècle. La minorité anglo-québécoise se concentrent principalement dans deux régions:

  • L’ouest de Montréal, c’est-à-dire à l’ouest du Boulevard Saint-Laurent, aussi surnommé “la Main”
  • La région des Cantons-de-l’Est autour de Sherbrooke (aussi appelée l’Estrie aujourd’hui).

Ce sont dans ces deux espaces qu’on retrouve la majorité des Anglo-Québécois et leurs institutions. La division ouest/anglophone et est-francophone de Montréal illustre ce que l’auteur Hugh MacLennan appelle alors les “Deux Solitudes” (roman du même titre en 1945). À cette époque, le taux de bilinguisme est peu élevé: les anglophones ne voient pas l’intérêt d’apprendre le français; les francophones arrêtent souvent leurs études à la fin de la 6e ou 8e année et ne maîtrisent pas ou peu l’anglais. Seule l’élite scolarisée maîtrise la langue et les références anglaises. Pour les gens du peuple, ceux et celles qui apprennent l’anglais l’apprennent souvent dans la rue ou sur leur lieu de travail (ils ne savent pas l’écrire).

En effet, bien que le poids démographique de la minorité anglo-québécoise soit modeste (environ 9-10%), ils possèdent ou contrôlent plus de 80% de l’économie québécoise. La presque totalité des postes de direction et de cadres (management) sont occupés par des employés qui ne parlent que l’anglais. Les quelques francophones qui arrivent à grimper dans l’échelle sociale doivent adopter l’anglais dans leur lieu de travail.

Citation

“Au Québec, les francophones ont longtemps été plus pauvres que les anglophones. Des données recueillies au cours du 19e siècle jusqu’au début du 20e siècle attestent l’existence d’un écart de revenus selon la langue et la religion. Pendant une bonne partie du 20e siècle, les francophones en tant que groupe gagnaient de 30 à 40 % de moins que les anglophones. La disparité de revenus entre les groupes linguistiques a atteint son apogée pendant la crise des années 1930. […]

L’écart salarial était en partie attribuable aux revenus élevés d’une petite élite québécoise anglophone. Au début du 20e siècle, la plus grande partie de la richesse du Canada était entre les mains de géants de l’industrie dont le siège social se trouvait à Montréal, principal centre économique du pays. Ces hommes étaient pour la plupart des protestants ultrariches d’origine britannique. Ils représentaient une infime minorité de la population anglophone.

La plupart des anglophones du Québec n’étaient pas riches. Au 19e siècle, les anglophones, en particulier les Irlandais, étaient surreprésentés parmi les ouvriers non qualifiés, les travailleurs les moins bien payés de Montréal et de Québec. […] Le nombre disproportionnellement élevé d’anglophones très riches a faussé les statistiques, donnant l’impression que les anglophones, en tant que groupe, étaient bien nantis.”

Patrick Donovan et Shannon Bell, “Disparités de revenus entre les anglophones et les francophones du Québec au fil du temps (opens in a new window)” [PDF]. Résumé de recherche révisé par Vincent Geloso et Lorraine O’Donnell. Août 2024, p. 1-2

Carte historique et texte d’exposition sur une compagnie industrielle du Saguenay
Panneau d’exposition consacré à la Saguenay Pulp and Power Company, avec un texte explicatif bilingue et une carte ancienne montrant ses propriétés et limites dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Source: É. Lepage

Les compagnies forestières, minières, d’électricité, de téléphone ont toutes des noms anglais, fonctionnent en anglais et ne s’adressent à leurs clients qu’en anglais. En effet, plusieurs grandes compagnies américaines achètent des parts de marché très importante de l’économie québécoise. Au moment de la Première Guerre mondiale, près de 90% de la production canadienne de papier journal est destiné au marché américain. La pulperie qui se développe dans la région du Saguenay au tournant du XXe siècle est dirigée par M. Dubuc; les actionnaires sont principalement américains. Puis, un grand consortium qui contrôle beaucoup de sercteurs d’activités de la région est créé: la “Saguenay Pulp and Power Company” dont les intérêts financiers sont surtout des Canadiens français de Montréal.

1.2. Le bilinguisme institutionnel avant 1960 

Outre la domination économique et financière de quelques puissantes familles, la minorité anglo-québécoise jouit de plusieurs institutions, dont plusieurs ont une grande renommée:

  • Il y a alors trois hôpitaux de langue anglaise à Montréal (Montreal General, Jewish, Shriners)
  • Le Québec compte alors trois universités de langues françaises (Montréal, Laval et Sherbrooke) et trois universités de langue anglaise (McGill, Concordia, Bishop’s). Soulignons notamment le prestige attaché à l’Université McGill, située au coeur des quartiers anglophones bourgeois de Montréal (Westmount).

Pour reprendre les termes de la linguiste Elke Laur, la minorité anglo-québécoise se trouve en situation de domination, c’est une “minorité majoritaire (opens in a new window)” face à une majorité francophone minorisée.

1.3. Des changements sociologiques  

Durant la crise économique qui marque le début des années 1930, l’exode rural s’accélère: un grand nombre de travailleurs arrivent dans les villes de Montréal, Sherbrooke, Trois-Rivières, Saint-Jean-sur-Richelieu, Saint-Jérôme, Hull (devenu Gatineau), Drummondville. Ces travailleurs issus des campagnes n’ont qu’une éducation minimale et peu de formation. Ils cherchent à se faire embaucher dans les manufactures, les magasins, ou exercent des petits métiers d’appoint. La pauvreté est endémique, accentuée par le fait que les familles ont beaucoup d’enfants et le manque d’hygiène dans les villes. Des bidonvilles [slums] très démunis se forment sur la rive sud en face de Montréal (Ville Jacques-Cartier, devenue Longueuil), et dans les quartiers ouvriers francophones dans le sud de l’île de Montréal (Pointe-Saint-Charles, Saint-Henri) et à l’est (Pointe-aux-Trembles, Rivière-des-Prairies).

2. De la prise de conscience aux premières actions 

2.1. Des facteurs de prise de conscience  

Avec l’arrivée dans les villes de tous ces travailleurs, le lien entre langue française et pauvreté devient bientôt une évidence. Quelques premières voix s’élèvent pour remettre en question le statut quo économique et linguistique. De premières études sont menées sur la qualité du français, sur l’incapacité des Canadiens français de parler en français dans leurs milieux de travail.

Un prêtre, Jean-Paul Desbiens, publie de façon anonyme des lettres dans le journal Le Devoir pour déplorer la qualité du français parlé (le joual) et l’emprise de la religion sur la société. Ces lettres alimentent les débats et seront reprises dans l’ouvrage Les insolences du Frère Untel (1960), qui fait grand bruit à sa parution. On commence aussi à prêter attention à la langue qu’adoptent les immigrant.e.s lorsqu’ils s’installent au Québec.

2.2. Premières actions 

En 1962, le gouvernement du Québec adopte une première mesure: le français devient langue de la législature provinciale. Cette loi a surtout une valeur symbolique (la politique se passe en français au Québec), mais dans les faits, rien ne change vraiment dans la vie de tous les jours pour la population.

En 1963, le groupe nommé le FLQ [Front de Libération du Québec] commence à mener ses activités violentes et terroristes envers les Anglo-Québécois. Ils placent par exemple des explosifs dans les boites aux lettres de Westmount ou les bureaux de banque et organisent des manifestations.

Citation

“Les membres du FLQ, ou felquistes, sont influencés par les mouvements anticolonialistes et communistes d’autres régions du monde, notamment ceux de l’Algérie et de Cuba. Ils partagent la conviction que le Québec doit se libérer de la domination anglophone et du capitalisme par la lutte armée. Leur objectif est de détruire l’influence du colonialisme anglais en s’attaquant à ses symboles.” L’Encyclopédie canadienne (opens in a new window)

Au début, cette crise linguistique est peu reconnue par les Canadiens anglophones qui lui accordent peu d’importance.

3. La Commission Laurendeau-Dunton (1963-1970)

3.1. La Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme

Photo en noir et blanc de deux hommes en costume lors d’une réunion officielle; l’un parle dans un microphone.
M. André Laurendeau et M. Davidson Dunton
Source: Bibliothèque et Archives Canada (opens in a new window) (opens in a new window)

En 1963, le Premier Ministre canadien Lester Pearson est élu à la tête du pays. Il met sur pied une “Commission royale sur le bilinguisme et le biculturalisme“, reprenant l’idée lancée par l’intellectuel André Laurendeau dans un éditorial du Devoir en janvier 1962. Créée en 1963, cette commission est co-présidée par: 

    • André Laurendeau, journaliste francophone au Devoir et nationaliste;
    • Davidson Dunton, président de l’Université Carleton, homme anglophone modéré. 

Cependant, une personnalité extrêmement influente va beaucoup peser dans les débats: il s’agit de Frank Scott, le doyen de la Faculté de droit de McGill, homme très influent et bénéficiant de bons réseaux. Il va se faire la voix de la minorité anglo-québécoise. Il propose que le Canada deviennent un pays bilingue, sur l’exemple du Québec de l’époque – modèle profondément diglossique.
À l’inverse, Laurendeau défend l’idée de maintenir deux groupes unilingues distincts.

Dans son journal, Frank Scott écrit:
« Je ne vois pas comment une commission mise sur pied pour promouvoir le bilinguisme pourrait finir par favoriser l’unilinguisme. »
(Journal de F. Scott cité par
L’Express, vol. XXXVIII, n 7, p. 2).

Il y a donc d’importantes dissensions; plusieurs modèles sont discutés. Toutes les parties s’entendent sur le fait qu’un « Québec bilingue dans un Canada anglophone » n’est plus acceptable. 

Notons que la Commission tient compte de “différents groupes ethniques” (notamment allemand, italien et ukrainien), mais la question autochtone est exclue de ses travaux, ne faisant référence qu’à “deux peuples fondateurs”, les Anglais et les Français.

3.2. Les recommandations

Les recommandations de la Commission sont publiés sous la forme de plusieurs livres entre 1967 et 1970. Ils portent par exemple sur les langues officielles, l’éducation, le monde du travail, etc.

La Commission reconnait la prédominance du français au Québec et recommande que les droits linguistiques soient considérés comme des droits et garantis par la loi. Elle prône une conception positive de l’égalité linguistique fondée sur « la reconnaissance par la loi et dans la pratique des deux langues officielles, même là où l’une des deux est parlée par une minorité, dès que, numériquement, celle-ci paraît viable ».

  • Pour les Anglo-Québécois, cette politique de bilinguisme officiel entérine une pratique et des droits établis de longue date.
  • Pour les francophones partout au Canada, cette politique recommande de créer des droits inexistants jusqu’alors – ou du moins, de les faire respecter.

La Commission recommande que ces changements soient effectifs au niveau fédéral, provincial et local. Elle enjoigne les provinces de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick (qui rassemblent à l’époque 95% des francophones hors Québec) à se déclarer bilingues anglais-français et à s’adapter en conséquence.

3.3. La mise en application des recommandations

En 1968, le Premier Ministre du Canada Lester B. Pearson termine son mandat. Pierre Elliott Trudeau est élu à sa place. Originaire du Québec, Trudeau s’oppose farouchement au nationalisme québécois et promeut au contraire le fédéralisme, « forme supérieure d’organisation politique » selon lui, permettant de substituer la « raison » à l’« émotion inhérente au nationalisme. Il n’accepte pas le concept de « droits linguistiques collectifs » que défendent certains Québécois. Trudeau défend les droits linguistiques comme des droits individuels (et non collectifs).

La principale conséquence de la Commission est la création de la Loi sur les langues officielles en septembre 1969. Le Nouveau-Brunswick se déclare également bilingue, mais pas l’Ontario. Plusieurs recommandations visant à promouvoir l’égalité entre le français et l’anglais sont abandonnées face à l’opposition des provinces anglophones.

Le bilinguisme est appliqué au niveau fédéral, ce qui est une avancée majeure. Cette loi reconnaît l’anglais et le français comme les deux langues officielles du Canada, ce qui signifie que les lois et textes réglementaires doivent être dans les deux langues ; la fonction publique fédérale doit pouvoir travailler dans les deux langues; le Commissariat aux langues officielles est créé afin de mettre en œuvre cette politique linguistique.

4. Un contexte tendu en 1969

Cette loi est votée dans un contexte extrêmement tendu, notamment au Québec, où différentes manifestations se produisent presque à chaque mois à Montréal en 1969. Voici deux exemples particulièrement marquants.

Manifestants marchant dans la rue lors d’une protestation pour la francisation de l’Université McGill, portant des pancartes et des drapeaux.
Manifestation McGill français: es manifestants sont massés devant l’Université McGill, à Montréal, le 28 mars 1969. Ils réclament la francisation de cette institution. Source: La Presse canadienne /Peter Bregg (opens in a new window)

4.2. La manifestation « McGill français » en mars 1969

Les débats autour de la question linguistique atteignent leur apogée. 5,000 à 10,000 manifestant.e.s, principalement des étudiant.e.s, mais aussi des nationalistes québécois, manifestent à l’Université McGill pour réclamer sa francisation. Fondée en 1821, McGill est une institution extrêmement respectée et très bien financée, qui est perçue comme un symbole de la domination anglophone. En effet, l’Université est située sur les pentes du Mont-Royal et toute une partie de son campus domine, géographiquement, la ville de Montréal.

Cette manifestation – qui était d’emblée vouée à l’échec – se comprend dans un contexte international de révolte étudiante (ex. : les manifestations de Mai 68 à Paris, manifestations aux États-Unis à San Francisco, New York et partout au pays contre les violences raciales et la guerre du Vietnam).

4.3. Les émeutes de Saint-Léonard en septembre 1969

Manifestation à Montréal pendant la crise linguistique de Saint-Léonard.
La manifestation du 10 septembre 1969 contre les écoles bilingues à Saint-Léonard a dégénéré en émeute. Source: Maison 4:3 / La Presse (opens in a new window)

Saint-Léonard est un quartier populaire de Montréal où étaient installées de nombreuses familles italiennes. Plusieurs de ces familles sont arrivées depuis plusieurs générations (fuyant le régime de Mussolini ou la misère) et certaines continent à s’y installer. Au fil du temps, les Québécois francophones se rendent compte que les nouveaux arrivants, et notamment la communauté italienne, envoient presque systématiquement leurs enfants dans les écoles anglophones. Étant donné l’arrivée continue d’immigrants, les francophones ont peur que cela réduise le poids du français. Ils voudraient que les immigrants inscrivent leurs enfants à l’école en français, notamment pour s’intégrer à la société québécoise.

Lors de la rentrée scolaire, des manifestants bloquent les écoles primaires et secondaires anglophones du quartier Saint-Léonard pour empêcher les enfants d’aller à l’école. Des manifestations très importantes (40,000 personnes) sont organisées pendant plusieurs semaines. La tension linguistique est au maximum. Ce conflit est particulièrement choquant car il place des enfants et des jeunes au centre du problème; c’est aussi un conflit inter-ethnique (entre francophones et Italiens) qui dégénère parfois en violences physiques. Les autorités peinent à trouver une solution. La Loi sur les langues officielles vient d’être adoptée, mais on voit qu’elle ne résout pas tous les problèmes…

4.4. La situation à l’orée des années 1970

Il est indéniable que la Loi sur les langues officielles améliore la situation du bilinguisme au pays. La plupart des Canadien.ne.s sont fier.e.s de faire partie d’un pays bilingue, ce qui renforce sa modernité et son sens de l’accueil. Cette loi améliore aussi significativement la perception du français en dehors du Québec. C’est le début des écoles d’immersion qui connaissent immédiatement un immense succès. Cette évolution est perceptible dans certains sondages :

  • En 1965, seulement 17% du ROC [Rest of Canada] se déclare favorable au financement de l’enseignement des écoles francophones;
  • En 1977, c’est 77% du ROC [Rest of Canada] qui se déclare favorable au financement de l’enseignement des écoles francophones.

De l’argent et des programmes sont investis pour développer les communautés francophones et anglophones en situation de minorité. À l’échelle du pays, environ 40% des postes dans la fonction publique fédérale nécessitent la connaissance des deux langues officielles, notamment les postes de cadre. Cela envoie le message que pour progresser dans l’échelle salariale et sociale, le bilinguisme est important. Les aspirant.e.s Premier.s. Ministres doivent aussi démontrer de solides compétences dans les deux langues.

Si le Nouveau-Brunswick est la seule province à reproduire le bilinguisme du fédéral, certaines choses évoluent dans d’autres provinces :

  • En 1979, au Manitoba, grâce aux efforts de George Forest, la Cour suprême rétablit le français comme langue officielle à l’Assemblée législative et devant les tribunaux (il ne l’était plus depuis 1890).
  • L’Ontario offre des services en français là où la demande le justifie (Loi 8 en 1986).

À l’échelle du Canada, des changements durables sont enclenchés et vont commencer à produire des résultats en quelques années. Au Québec, ces changements sont bien accueillis, mais à l’échelle provinciale, certain.e.s ressentent un sentiment d’inachèvement. Certains problèmes ne sont pas réglés.

5. Les années 1970 au Québec

5.1. Vers le français comme langue officielle du Québec

En 1974, le gouvernement provincial du Québec (le libéral Robert Bourassa) fait voter la Loi 22 qui déclare le français la langue officielle du Québec. Cette loi inclut des mesures incitatives pour encourager les immigrants à choisir l’école en français (mais ne les y obligent pas). Cette loi ne propose aucune mesure pour les milieux de travail qui fonctionnent donc toujours majoritairement en anglais.

5.2. La Charte de la langue française ou la Loi 101 (1977)

En 1976, le Parti québécois (PQ, indépendantiste) se fait élire pour la première fois. René Lévesque devient le Premier Ministre du Québec. Dès 1977, son gouvernement fait adopter la Loi 101, aussi appelée la Charte de la langue française. Cette Charte constitue une affirmation majeure du français au Québec. Voici trois des aspects les plus importants :

  • Elle impose la francisation obligatoire des milieux de travail. C’est un changement majeur pour beaucoup d’adultes qui n’ont plus à travailler en anglais et vivre le reste de leur vie en français. Cela envoie aussi le signal aux nouveaux arrivants que la maîtrise du français est importante pour se trouver un emploi au Québec.
  • Elle met fin au libre choix de la langue d’enseignement pour les nouveaux arrivants. Autrement dit, les familles qui ont l’anglais pour langue maternelle peuvent continuer à inscrire leurs enfants à l’école de langue anglaise. Les familles dont la langue maternelle n’est ni l’anglais, ni le français doivent par défaut inscrire leurs enfants à l’école en français. Cette loi s’applique à l’enseignement primaire et secondaire, mais pas à l’enseignement postsecondaire (Cégep 17-19 ans, collèges et universités) : les étudiant.e.s peuvent choisir leur établissement sans égard au critère linguistique.
    NB: Les familles choisissant d’inscrire leurs enfants à l’école privée ne sont pas soumises à cette loi. Cela représente environ 6-7% des enfants à l’école primaire ; 20% des élèves d’écoles secondaires. Les écoles privées au Québec sont financées à 75% par le gouvernement.
  • L’affichage public doit être en français, ce qui rend cette langue visible (ex : les affiches, les publicités, les noms de magasin, etc.). En 1988, cette partie de la loi est révisée : le texte en français doit être plus gros que le texte en anglais.

5.3. Critiques de la loi 101

Cette loi a été contestée à de multiples reprises devant les tribunaux, souvent jusqu’à la Cour suprême du Canada, par des individus, des groupes de protection de citoyens, etc. Par exemple, la version originale disait que le français est la seule langue officielle du Québec. Dès 1979, cette formulation est changée pour respecter les droits de la minorité anglo-québécoise. Ou encore : dans la version originale, seul le français devait être présent dans l’affichage public; en 1988, cette partie est révisée : le français doit être plus gros que le texte en anglais.

6. Portrait linguistique du Québec aujourd’hui

6.1. Les effets de la loi 101

Les résultats sont immédiats et spectaculaires dans les milieux de travail et l’affichage public. Les résultats demeurent plus mitigés à Montréal où la cohabitation du français, de l’anglais et d’autres langues persiste – comme dans toute grande ville cosmopolite. L’anglais a tendance à s’imposer dans les lieux publics et certains lieux de travail.

Les familles immigrantes envoient leurs enfants dans les écoles de langue française, ce qui forme une génération multilingue. Les « enfants de la loi 101 » apprennent et utilisent leur langue maternelle à la maison, apprennent le français à l’école, et l’anglais dans la rue, en regardant la télé et l’internet. Plusieurs de ces « enfants de la loi 101 » s’illustrent aujourd’hui dans plusieurs domaines :

  • Joanne Liu, née en 1965 à Québec dans une famille chinoise, a été présidente de Médecins sans frontières (2013-2019) et a joué un rôle très actif pour endiguer l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest (2014).
  • Sugar Sammy, né en 1976 à Montréal dans une famille indienne est un comédien, humoriste et producteur. Il se produit sur scène dans quatre langues : l’anglais, le français, le pundabi et l’hindi.
  • Kim Thuy, née en 1968 au Vietnam et arrivée au Québec en 1978, est une romancière, restauratrice et personnalité publique très connue.
  • Marianna Mazza, née en 1990 dans une famille aux origines libanaise et urugayenne, est une humoriste.
  • Soraya Martinez Ferrada, née en 1972 au Chili et arrivée à Montréal en 1980, est une politicienne, élue mairesse de Montréal en 2025.
  • Ruba Ghazal, née en 1977 au Liban dans une famille de réfugiés palestiniens, arrive au Québec en 1987. Elle est co-cheffe du parti Québec solidaire depuis 2024.

6.2. L’Office québécois de la langue française

La loi 101 a aussi pour effet de créer l’Office québécois de la langue française (OQLF (opens in a new window)). Sa mission consiste à

  • assurer le respect de la Charte de la langue française (surveillance et traitement des plaintes) ;
  • veiller à ce que le français soit la langue de travail, des communications et des affaires ;
  • veiller à la mise en application des services d’apprentissage du françaises et des mesures de francisation dans les entreprises ;
  • définir la politique québécoise en matière d’officialisation linguistique et de terminologie ;
  • surveiller l’évolution de la situation linguistique au Québec et d’en faire rapport au moins tous les cinq ans, notamment en ce qui a trait à l’usage et au statut de la langue française ainsi qu’aux comportements et aux attitudes des différents groupes linguistiques.
Assiette de pâtes accompagnée d’un texte sur la controverse québécoise de 2013 autour du mot "pasta"
Source: Médias sociaux (opens in a new window)

Sa mission de surveillance de plusieurs aspects du monde du travail lui a parfois valu le surnom de « police de la langue ». Plusieurs fois, l’OQLF a réprimandé ou mis à l’amende les restaurants italiens qui affichaient « pasta » (plutôt que « pâtes ») sur leurs menus. Ces excès étaient appelés le « pastagate », principalement par la presse anglo-québécoise.

Mais l’OQLF développe aussi d’excellentes ressources linguistiques, adaptées au contexte canadien :

6.3. Le français au Québec aujourd’hui

Voici  deux graphiques décrivant des dynamiques linguistiques au Québec en 2024.

« RMR » désigne la région métropolitaine de recensement de Montréal (Montréal et ses banlieues).

graphique décrivant les langues parlées avec les proches au Québec en 2024
Langue(s) parlée(s) avec les proches. Source: Institut de la statistique du Québec, Étude sur la situation des langues parlées au Québec, 2024. (opens in a new window)
graphique décrivant les langues le plus fréquemment utilisées dans les situations formelles au travail au Québec en 2024
Langues le plus fréquemment utilisées dans les situations formelles. Source: Institut de la statistique du Québec, Étude sur la situation des langues parlées au Québec, 2024. (opens in a new window)

En guise de conclusion: quelques faits intéressants

Au Québec, la proportion de la population qui parle français de façon prédominante à la maison diminue depuis le début des années 2000. C’est particulièrement vrai et mesurable à Montréal.

L’indice de continuité linguistique du français au Québec est de 1.10, ce qui signifie que les efforts de francisation des personnes allophones fonctionnent.

7 Anglo-Québécois sur 10 habitent à Montréal ou dans la banlieue proche;

Une proportion stable de 18% de Canadien.ne.s se déclare bilingues, mais ce chiffre global cache une asymétrie :

  • plus de 45 % des Québécois.e.s se déclarent bilingues (chiffre en augmentation au fil du temps),
  • tandis que 9% des Canadien.ne.s hors Québec se déclarent bilingues (chiffre en déclin).

Les francophones, au Québec et dans les communautés francophones minoritaires, sont très conscient.e.s que le bilinguisme canadien repose en grande partie sur leurs épaules et apprécieraient qu’un plus grand nombre d’anglophones fassent eux aussi l’effort d’apprendre les deux langues officielles.

La langue demeure un sujet politique permanent au Québec, plus ou moins brûlant au fil du temps et en fonction des controverses que ce sujet suscite.

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Penser la minorisation culturelle et linguistique Droit d'auteur © 2025 par Élise Lepage est sous licence Licence Creative Commons Attribution 4.0 International, sauf indication contraire.