L’Ontario français
7. Un enjeu de société minoritaire : la complétude institutionnelle
1. La complétude institutionnelle
Chaque pays, chaque état est doté d’institutions publiques et privées. Ces institutions permettent de structurer et de gouverner la société. Par exemple, les hôpitaux, les écoles, les universités, les chambres de commerce, les théâtres, les bibliothèques, etc. sont des institutions. Les institutions officielles jouent un rôle important pour gérer et prendre des décisions qui affectent la vie des citoyens. Elles structurent ainsi un très grand nombre de services et de processus:
- les institutions politiques (le parlement)
- le système éducatif (les conseils scolaires)
- le système de santé et les services sociaux (les hôpitaux, les centres de soins de longue durée)
- le système judiciaire (la cour suprême, etc.)
- le système économique et bancaire (les places boursières)
- les institutions militaires et policières (la GRC)
- le système médiatique (CBC/Radio-Canada, les grands groupes médiatiques)
- le paysage linguistique
- les institutions religieuses (les lieux de culte, la hiérarchie religieuse)
- l’industrie culturelle du sport et des loisirs (les associations, les clubs)
Ces institutions sont parfois très anciennes et peuvent alors être de véritables marqueurs culturels.
Exemples:
Au Royaume-Uni, la monarchie britannique est une institution historique et toujours importante.
L’Académie française a été créée en 1635 et c’est toujours cette institution qui régit l’usage du français en France.
Au Canada, la GRC (Gendarmerie Royale du Canada [RCMP]) et le Parlement sont des institutions anciennes et très associées à l’identité et à la fierté canadiennes.
Plus un pays est développé, plus il va se doter d’institutions pour optimiser son fonctionnement et bien servir ses citoyens. On parle alors de complétude institutionnelle. Mais il existe aussi le soutien institutionnel non officiel, comme par exemple les associations culturelles, les regroupements de citoyens autour de questions de société comme Idle No More, Black Lives Matter, les Mères au front, la Fédération des communautés francophones et acadienne (FCFA), etc.
Les groupes minoritaires ne sont pas toujours reconnus au sein des sociétés dominantes. Et même lorsqu’ils sont reconnus, leurs spécificités et leurs besoins sont rarement pris en compte ou protégés. Dans le pire des cas, les institutions deviennent même l’instrument de politiques discriminatoires pour renforcer l’exclusion ou l’assimilation des minorités. Sans même être des instruments politiques, les institutions développent souvent des valeurs, des usages, des processus et des micro-cultures qu’il est parfois difficile de faire évoluer – ce qui peut contribuer au racisme ou à la discrimination systémique.
Entre 1870 et 1997, les pensionnats autochtones étaient une institution conçue pour assimiler les enfants autochtones, métis et inuits à la société canadienne.
Dans cette partie du cours, nous allons donc nous étudier les institutions franco-ontariennes et nous demander quel niveau de complétude institutionnelle ont atteint les Franco-Ontariens.
2. Panorama de l‘Ontario français jusqu’aux années 1960
Jusque dans les années 1960, les Canadiens français installés en Ontario vivent souvent dans de petites communautés villageoises très semblables à celle du Québec. La paroisse est très importante, le prêtre joue un rôle d’autorité et d’animation dans la communauté, tout comme les rares élites locales. Toute la vie est organisée autour des cycles religieux de l’Église catholique. À partir des années 1940, le mouvement coopératif commence à prendre son essor, avec l’appui de l’Église. Ce mouvement coopératif permet aux familles modestes d’accéder à une forme d’épargne, et aux agriculteurs de se regrouper afin d’acheter des engins agricoles en commun.
Les Conseils scolaires sont gérés par les anglophones (écoles primaires) ou les congrégations religieuses (écoles secondaires); c’est aussi le cas des hôpitaux et de certains clubs pour les jeunes. Beaucoup d’employeurs qui font vivre des communautés dans les one-company–towns (dans les usines, les mines, dans le secteur de la foresterie) sont anglophones. Bref, c’est un monde traditionnel peu institutionnalisé et au sein duquel les habitants n’ont que peu de contrôle sur les structures sociales.

Dans ce panorama, il faut pourtant distinguer le cas d’Ottawa où se crée un petit groupe de leadership canadien-français autour des institutions politiques fédérales. Ce groupe peut s’appuyer sur la proximité du Québec, l’Université d’Ottawa (bilingue depuis sa fondation aen 1848), l’Institut canadien-français (1852), la fonction publique fédérale, un important journal francophone, Le Droit, et des congrégations religieuses. Avec l’arrivée régulière de fonctionnaires fédéraux en provenance du Québec après 1867, un climat culturel et un certain leadership canadiens-français émergent dans cette région, mais peine à s’exporter dans les régions.
3. Les années 1960, une période de transition
Entre 1945 et 1970, la population canadienne-française migre vers les villes. Bien souvent, en quittant leur région natale, les gens s’éloignent de leur communauté d’appartenance. L’exode rural produit une remise en question des caractéristiques identitaires.
Au cours des années 1960, plusieurs écoles secondaires francophones apparaissent grâce à l’action constante de l’ACFÉO (l’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario). L’Université Laurentienne (1960, bilingue) est créée à Sudbury, ainsi que le Collège universitaire Glendon à York University (1966).
Confrontées à leur vieillissement et à leurs difficultés de renouvellement, les congrégations religieuses abandonnent peu à peu les secteurs de l’éducation et de la santé. Le gouvernement prend en charge ces deux importants dossiers.
En 1967, lors des États généraux du Canada français, une rupture se produit entre les nouveaux nationalistes québécois et les francophones de l’Ontario.
Lire l’article: « Le Canada français, 50 ans après le divorce » (Radio-Canada, 22 novembre 2017).
Citations
« La nouvelle vague des nationalistes québécois affirme […] que le salut du Québec ne peut s’accomplir en même temps que le sauvetage des francophones hors Québec. »
Pierre Savard, « Relations avec le Québec », Cornelius Jaenen (dir.), Les Franco-Ontariens, 1993, p. 247.
L’essor du nationalisme québécois est vécu comme un abandon, une trahison de la part des minorités francophones des autres provinces.
« Les Franco-Ontariens: une « identité [qui] se rattache à la nation canadienne-française qui cohabite avec la nation canadienne-anglaise à l’intérieur d’un État binational. »
Marcel Martel, Le deuil d’un pays imaginé, 1997, p. 165.
L’identité franco-ontarienne est relative, complexe, tiraillée entre deux langues et deux cultures.
4. Les années 1970 : l’élan du Nord

En 1969, l’adoption de la loi fédérale sur les langues officielles apporte du financement qui permet de commencer à subventionner des centres culturels qui vont jouer un rôle clé pour l’animation culturelle.
À partir de 1970, la Direction-Jeunesse a pour but « d’accroître chez les jeunes le sentiment d’appartenance à la communauté Franco ontarienne et de favoriser leur esprit d’initiative. » (Bock et Gervais, L’Ontario français, 2004).
Tout au long des années 1970, parents et élèves sont très actifs et visibles dans les médias pour réclamer l’ouverture d’écoles secondaires en français. Les jeunes (adolescents et étudiants) sont très dynamiques.
Des symboles identitaires
De fait, les associations étudiantes, les élèves d’école secondaire et leurs parents vont jouer un rôle très important dans le développement de l’identité et de la fierté franco-ontariennes.

C’est ainsi qu’un petit groupe d’étudiants, avec l’appui de quelques professeurs, va créer le drapeau franco-ontarien en 1975 à l’Université Laurentienne à Sudbury. Ce drapeau est immédiatement adopté par les Franco-Ontariens, et officialisé en 2001.
Depuis 2010, le 25 septembre est reconnu comme la fête des Franco-Ontariens. Écoutez les chansons « Notre place » et « Mon beau drapeau » sont chantées dans les écoles et au sein des groupes communautaires. Remarquez comment la chanson “Notre place” nomme des noms de lieux, insistant sur l’enracinement de communautés.
Des événements culturels marquants

Des groupes d’étudiants et d’artistes vont aussi produire des spectacles marquants qui vont rassembler la communauté, notamment dans la région de Sudbury.
- 1970: création collective à l’Université Laurentienne de la pièce de théâtre Moi j’viens du nord, ‘stie
- 1973-: Concerts en plein air très populaires « la Nuit sur l’étang » à Sudbury
- 1976-: le Festival franco-ontarien à Ottawa
Ces spectacles constituent des moments mythiques de la création de l’identité franco-ontarienne. Loin de la vieille culture canadienne-française associée à la génération des parents et des grands-parents, s’affirme une nouvelle identité franco-ontarienne, jeune, engagée, parfois subversive, vraiment attirante et branchée sur la modernité. Cette nouvelle identité repose sur le Nord, le dynamisme de la communauté de Sudbury. Ils vont mettre à profit cet élan et le soutien du gouvernement fédéral pour créer des institutions par et pour la communauté franco-ontarienne.
5. Le monde des arts

Voici quelques exemples d’institutions artistiques et culturelles franco-ontariennes :
Autour de l’Université Laurentienne à Sudbury:
- 1971: Création du TNO [Théâtre du Nouvel-Ontario] à Sudbury
- 1972: Création de la CANO [Coopérative des Artistes du Nouvel-Ontario], une « commune d’artistes dynamiques ouverts aux styles nouveaux de l’expression contre-culturelle » (Fernand Dorais, Entre Montréal… et Sudbury, 1984, p. 9)

L’humoriste Katherine Levac - 1973: Création de la maison d’édition Prise de Parole
- 1976: la Galerie du Nouvel-Ontario, autogérée
- 1993 : Création des Éditions David (région d’Ottawa)
Les troupes de théâtre:
- 1967: Le Théâtre français de Toronto
- 1971: Le Théâtre du Nouvel-Ontario (Sudbury)
- 1979: Le Théâtre de la Vieille 17 (Ottawa)
- 1999: La Nouvelle Scène (Ottawa) regroupe 4 anciens théâtres de la région + expositions

La tradition des arts de scène franco-ontariens connait un autre épisode au début des années 2000 avec la création du méga spectacle en plein air « L’écho d’un peuple » (2002-2007), dans l’Est ontarien, qui rassemble chaque été plus de 200 comédiens professionnels et amateurs, 350 bénévoles, pour raconter l’histoire de l’Ontario français. Aujourd’hui, plusieurs artistes franco-ontariens se démarquent:
Le chanteur multi-instrumentiste Damien Robitaille, originaire de Lafontaine.
L’humoriste Katherine Levac, originaire de St-Bernardin (dans l’Est ontarien).
La chanteuse et imitatrice Véronic Dicaire, originaire d’Embrun (autre petit village dans l’Est ontarien), est connue pour ses multiples imitations de stars de la chanson (Céline Dion, Madonna, Rihanna, Lady Gaga, Britney Spears, etc.)
6. Les médias
La presse écrite
À travers le temps, de nombreux journaux locaux francophones voient le jour, mais ils ne duraient souvent que quelques années. Il existe un seul quotidien dans l’Est ontarien, mais il peut se prévaloir d’une longue et importante histoire: Le Droit (1913) à Ottawa. Ce journal appartient maintenant à un groupe québécois, mais il demeure un vecteur important des intérêts franco-ontariens. Il existe quelques hebdomadaires et bi-mensuels locaux comme le journal L’Express de Toronto ou Le Voyageur de Sudbury.
La radio
À partir de 1950 , le développement exponentiel de la radio et notamment de Radio-Canada est remarquable. Il s’agit d’un média très peu cher, disponible presque partout et dont la technologie reste stable (pas de besoin de changer de modèle tous les deux ans!). La radio permet de faire entendre du français dans les foyers, faire rayonner la culture francophone et renforcer le sentiment d’appartenance à une communauté linguistique et culturelle jusqu’à la généralisation de l’accès à l’internet au début du XXIe siècle, la radio était bien souvent le seul moyen d’entendre parler français pour les familles de la diaspora canadienne-française.
Par exemple, à Kitchener-Waterloo, on peut écouter la programmation régionale du Grand Toronto, et parfois de Windsor et Sudbury au 860am + l’application RC OHdio.
La télévision et les plateformes de diffusion en ligne

Durant les années 1970, jusqu’à 17% du temps d’antenne de TVO (TéléOntario) est en français.
De 1986 à 1997, « La Chaîne Française » est une section autonome qui rejoint 72% des francophones.
En 1997, la Chaîne devient TFO (télé franco-ontario) dont les programmes sont aussi diffusés au Nouveau-Brunswick, au Québec et au Manitoba. TFO développe aujourd’hui de nombreux contenus en ligne, notamment pour les enfants, les tout-petits (MINI-TFO) et le contexte scolaire (IDÉLLO-TFO).
Au cours des années 2000, la télévision par câble permet d’accéder à des chaînes spécialisées en français (comme TV5monde, par exemple).
Depuis 2014, ONFR est une plateforme d’information franco multimédia (notamment très présente sur les médias sociaux). Avec la popularisation de Netflix et d’autres plateformes de diffusion en ligne, regarder des contenus en français n’a jamais été aussi facile ni si peu coûteux. Mais l’enjeu principal porte sur la création et la diffusion de contenus canadiens… et francophones – objet de négociations entre le gouvernement et ces plateformes. C’est un défi fondamental qui se pose dans beaucoup de pays et concerne beaucoup de langues.
Au Canada : la plateforme TOU.TV de Radio-Canada pour voir des émissions, des séries et des films gratuitement (+ une version payante. C’est l’équivalent de CBC Gem).
7. La loi sur les services en français
La création de ces institutions médiatiques et artistiques est initialement renforcée par la loi 8 sur les services en français, votée par le gouvernement ontarien de David Peterson en 1986. Dans l’esprit de Peterson, cette loi devait être un premier pas pour faire de l’Ontario une province bilingue. Cette loi stipule que les services gouvernementaux offerts par la province doivent être disponibles en français dans les 2 cas suivants:
- les régions ou 10% de la population et francophone
- les centres urbains totalisants plus de 5000 francophones.

Pour comprendre le contexte dans lequel cette loi a été votée, lire l’article « La loi sur les services en français de l’Ontario a 30 ans » (Radio-Canada, le 14 novembre 2016).
Il y a un ministère des Affaires francophones au sein du gouvernement provincial de l’Ontario. Ce ministère assure une représentation politique.

Au niveau local, le réseau associatif francophone est très bien développé dans toute la province avec des associations de francophones, des annuaires de services (les commerces ou services capables d’offrir le service en français), des sites de ressources disponibles en français, et dans les communautés plus concentrées des clubs Richelieu.
Exemple:
À Kitchener–Waterloo, nous avons depuis 2004 l’AFKW [Association des Francophones de Kitchener-Waterloo] qui organise des sorties, des groupes (de cuisine, de lecture, de jeux, de sorties, etc.), des fêtes, etc.
Les institutions judiciaires
En théorie, les francophones ont accès aux services judiciaires en français en Ontario. Dans la pratique, il est peut être très long et compliqué d’obtenir le service en français.
Nous allons surtout nous concentrer sur deux domaines qui affectent très directement chaque individu: l’accès à l’éducation et aux soins de santé.
8. La santé: “la bataille de l’Hôpital Monfort”
Les institutions médicales jouent un rôle crucial car elles assurent la santé et le bien-être physique et mentale des citoyennes et citoyens.
Écoutez cette brève vidéo retraçant ce qu’on appelle souvent « la bataille de l’Hôpital Montfort ». C’est un épisode clé de l’histoire franco-ontarienne.
Les efforts et la mobilisation de la communauté franco-ontarienne pour maintenir cet hôpital ont contribué à la souder et à renforcer le sentiment d’identité et d’appartenance.
9. Les institutions scolaires
L’assimilation silencieuse
Le système éducatif de l’Ontario se met en place au milieu du XIXe siècle, principalement sous la gouverne du pasteur Egerton Ryerson. Le français n’a aucun statut officiel, mais les autorités scolaires le tolèrent dans les écoles des communautés majoritairement francophones. Elles espèrent que l’assimilation globale de la minorité francophone se fera lentement mais sûrement, sans avoir à faire voter des lois qui provoqueraient des hostilités.
Cependant, après la pendaison du chef métis Louis Riel dans l’Ouest (1885), le gouvernement ontarien, comme celui d’autres provinces, va durcir ses lois contre l’enseignement en français. Il bénéficie pour cela de l’appui important des Orangistes qui exercent de fortes pressions en ce sens.
Qui sont les Orangistes?
“L’Ordre d’Orange était une société fraternelle politique et religieuse au Canada. Du début du XIXe siècle, ses membres ont fièrement défendu le protestantisme et le lien britannique, tout en s’offrant une aide mutuelle. L’Ordre avait une forte influence en politique, tout particulièrement, à travers le favoritisme au niveau municipal, et est devenu synonyme de sectarisme et d’émeutes.” Source: L’Encyclopédie canadienne, Michael Wilcox
L’arsenal législatif
Au début du XXe siècle, plusieurs lois visent à limiter l’accès à l’éducation en français.
En 1901, l’anglais devient la seule langue officielle des écoles publiques. Mais la plupart des écoles francophones sont gérées par des congrégations catholiques et profitent donc d’un certain flou les concernant.
En 1911, le gouvernement étend alors sa loi aux écoles catholiques. Une clause permet cependant des exceptions pour le cas de villages où il n’y a aucun enseignant anglophone. L‘enseignement en français est alors toléré.
En 1912, le Règlement 17 va encore plus loin en limitant l’usage du français au deux premières années de l’école primaire. Cette loi abolit de facto les écoles bilingues et les situations qui étaient gérées au cas par cas, localement.
Une résistance se forme: les enseignants continuent à enseigner en français, défiant ainsi les autorités scolaires, bien souvent avec la complicité des familles. L’ACFÉO (Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario) est aussi créée en réaction à ces mesures pour défendre l’éducation en français. Face à cette résistance, le gouvernement revient à la charge avec le Règlement 18 qui interdit le financement des conseils scolaires et exige le licenciement des enseignants ne respectant pas le Règlement 17.
La mobilisation
L’adoption de ces deux règlements suscite une crise importante: une grande mobilisation des Canadiens français en Ontario, bientôt appuyés par l’ensemble du Canada français.
C’est dans ce contexte de tensions croissantes que sont fondés les journaux Le Devoir (1910) à Montréal par Henri Bourassa, et Le Droit (1913) à Ottawa. Ces journaux prennent position, publient de nombreux éditoriaux pour dénoncer la situation et appuyer la cause de l’éducation en français en Ontario. Pendant toute la Première Guerre mondiale, la question de l’éducation en français en Ontario est présente dans les journaux. Elle provoque un sentiment de crise nationale qui se superpose bientôt à une autre crise : la crise de la conscription (voir le chapitre 13, point 5).
Le verdict juridique s’appuie sur l’acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 qui reconnaît le droit à l’école confessionnelle, mais non en fonction de la langue. Autrement dit, les écoles catholiques sont permises, mais pas les écoles francophones.
Pour les Canadiens français, c’est donc un échec sur le plan légal, mais dans la pratique, la mobilisation populaire est telle qu’elle rend l’application des Règlements 17 et 18 impossibles. Le gouvernement de l’Ontario abolit finalement en 1927 ces Règlements qui n’ont jamais vraiment été appliqués. Les conseils scolaires rétablissent alors les écoles primaires bilingues, c’est à dire des écoles où l’enseignement est en français, mais où les enfants peuvent utiliser l’anglais ou le français pour communiquer.
L’éducation en français en 1960
Avançons dans le temps: quelques quarante ans plus tard, en 1960, il demeure difficile d’étudier en français en Ontario.

Les écoles primaires bilingues accordent la même importance à l’anglais et au français, ce qui nuit à l’apprentissage de la langue minoritaire. Ces écoles offrent parfois la 9e et la 10e années. Mais il n’existe pas d’école secondaire publique en français. On compte une quinzaine d’écoles secondaires francophones privées à travers la province. Elles sont toutes gérées par des communautés religieuses et s’y inscrire coûte très cher. Il n’y a donc pas beaucoup de possibilités, et celles-ci demeurent difficile d’accès et dispendieuses. Ceci explique que seulement environ 38% des francophones étudient jusqu’en 11e année, et seulement 3% accèdent à l’éducation postsecondaire.
En 1968, une loi permet aux conseils scolaires publics (anglophones) de créer des classes ou des écoles francophones – mais ne les y obligent pas. Pendant toutes les années 1970, les parents et les élèves francophones habitant dans des villes où ils sont en bon nombre vont constamment réclamer l’ouverture de classes ou d’écoles – ce que les conseils scolaires anglophones refusent de faire.
Presque à chaque rentrée scolaire, d’importantes luttes se déroulent à Sturgeon Falls (1971) ou à Penetanguishene (1979-1980), par exemple. Les communautés francophones se mobilisent dans de grandes manifestations qui obtiennent un retentissement national.
Au milieu des années 1980, après l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés, la justice reconnaît que certains points de la Loi sur l’éducation de la province comme inconstitutionnels. Les premiers conseils scolaires franco-ontariens commencent à apparaître à Toronto, Ottawa et dans l’Est ontarien.
En 1998, une loi autorise officiellement la création de conseils scolaires de langue française, partout dans la province.
Aujourd’hui, il existe 12 conseils scolaires francophones en Ontario (4 publics et 8 catholiques). Ces conseils scolaires constituent aussi des institutions scolaires franco-ontariennes gérées par et pour les francophones. Ces institutions ne sont pas très anciennes, mais le milieu éducatif franco-ontarien peut s’appuyer sur une longue tradition de mobilisation communautaire.
Exemples:
Dans la région de Kitchener-Waterloo, il existe :
- Le conseil scolaire public Viamonde (une école secondaire depuis 2020 seulement)
- Le conseil scolaire catholique MonAvenir (une école secondaire depuis 1996)
On peut ainsi dire que depuis 2000, l’éducation primaire et secondaire en français est officialisée en Ontario. Notons que beaucoup d’élèves francophones doivent parfois parcourir de longues distances pour aller à l’école en français (exemple: une heure d’autobus scolaire matin et soir).
L’éducation postsecondaire
Après la victoire de longue haleine pour l’éducation primaire et secondaire en français, la communauté franco-ontarienne a cherché à se doter d’institutions collégiales au début des années 2000,
Les collèges
1990 : Création du premier collège entièrement francophone, La Cité collégiale, dans la région d’Ottawa.
1995 : Basé à Sudbury, le Collège Boréal dessert le Nord, le Centre et le Sud de la province. Il compte 7 campus (surtout dans le Nord de la province) et 42 centres d’accès.
[1995-2001 : Le Collège des Grands-Lacs, établissement virtuel basé à Toronto. Cette initiative visionnaire pour l’époque – un établissement entièrement en ligne – n’a pas fonctionné.
Les universités
Au niveau universitaire, un peu comme pour les niveaux primaires et secondaires, l’accès a longtemps été disparate et a nécessité de chaudes luttes. Les options pour étudier en français en Ontario se font selon des paramètres changeants:
- L’Université d’Ottawa (francophone à l’origine – 35% francophone; environ 15,000 inscriptions dans les programmes francophones)
- L’Université York – le Collège Universitaire Glendon, au centre-ville de Toronto, est francophone, administré à l’intérieur d’une université anglophone;
- L’Université de Hearst (3 campus dans le Nord). Cette très petite institution est totalement francophone et autonome. Elle permet de former des jeunes localement.
- L’Université Laurentienne (partiellement bilingue – 25% francophone). Au printemps 2021, cette université a fait faillite et fermé de nombreux programmes. Les programmes en français ont été proportionnellement beaucoup plus affectés. Les francophones appellent maintenant cette université “la Laurentian“.
- Depuis 2000, les Franco-Ontariens réclamaient la création d’une université par et pour les francophones. Beaucoup de questions se posaient : où l’implanter? Quels programmes offrir? En 2018, le gouvernement de l’Ontario souhaite annuler le financement à ce projet: c’est “le jeudi noir” des Franco-Ontariens. Une fois encore, la communauté francophone se mobilise et le projet est relancé un an plus tard avec l’intervention du gouvernement fédéral. L’Université de l’Ontario français (UoF) a accueilli ses premiers étudiants au centre-ville de Toronto en 2021. Cette institution offre cinq programmes d’études interdisciplinaires – ce qui est une offre très limitée. Elle a des débuts difficiles dans le contexte (post)pandémique.
- L’Université de Sudbury était à l’origine le campus francophone et catholique de l’Université Laurentienne. C’est maintenant une petite université entièrement laïque et francophone, tournée surtout vers l’enseignement.
Synthèse sur les institutions scolaires franco-ontariennes
La bataille scolaire a été longue et riche en rebondissements en Ontario. Elle a nécessité la mobilisation de la communauté à bien des reprises, et parfois aussi l’appui du gouvernement fédéral et d’autres alliés hors province. Aujourd’hui, les conseils scolaires franco-ontariens ne cessent de s’agrandir et l’offre collégiale, même si elle est limitée géographiquement, est réelle et bien implantée. Elle répond bien aux besoins de la communauté.
On ne peut cependant pas en dire autant pour l’éducation universitaire qui demeure un sujet brûlant d’actualité. Il est difficile de trouver un consensus et de convaincre les autorités du bien-fondé du projet. L’échec (total à la “Laurentian“, relatif à Ottawa) et la fragilité du statut du français à l’intérieur des universités bilingues montrent que ce type d’institution bilingue reproduit les inéquités linguistiques présentes dans la société et ne permet pas de protéger adéquatement les services en français, notamment durant les périodes de coupes budgétaires.
10. Conclusion
En Ontario, le fait français se caractérise par son intégration aux autres institutions (un ministère parmi d’autres, un campus francophone au sein d’une institution anglophone, par exemple). C’est une solution efficace sur le plan économique, mais qui fragilise aussi la place du français : il est facile de se débarrasser d’un ministère, par opposition à un système où tous les ministères sont dédoublés). Ainsi, si le bilinguisme anglais/français en Ontario a paru presque possible à la fin des années 1980, ce n’est plus envisageable aujourd’hui. En ce sens, le français demeure plus fragile en Ontario que dans d’autres provinces comme le Nouveau-Brunswick ou le Manitoba qui se sont dotées de lois plus fermes pour la protection du français.
La communauté franco-ontarienne a cependant plusieurs accomplissements à son actif :
- Une représentation politique
- Des réseaux communautaires et associatifs nombreux et actifs
- Des médias, des institutions culturelles, artistiques et religieuses
- Des institutions scolaires autonomes (primaires et secondaires), fruit d’un processus lent et laborieux…
- Une institution médicale de recherche : l’Hôpital Montfort
Ces institutions demeurent cependant fragiles ou incomplètes:
- Ces services ou ces institutions sont répartis de façon inégales sur le territoire.
- Il y a souvent un écart entre les droits et leurs mises en pratique (pour la justice, par exemple).
- L’histoire des institutions prouvent que même les acquis ne sont jamais garantis : des combats sont toujours à recommencer pour défendre les institutions, les droits. Cela draine une grande partie de l’énergie de la communauté et des associations.
- La question du financement est toujours sujette à des revirements et à des coupes budgétaires de la part du gouvernement.
- La dualité linguistique pose problème pour beaucoup d’Ontariens, même pour bon nombre de francophones: pourquoi dédoubler les services? Il y a la question du coût, mais aussi de la légitimité : pourquoi le français alors que d’autres communautés linguistiques ont aussi un grand nombre de locuteurs?
- Certains sujets suscitent beaucoup de débats parmi les francophones. Ces débats peuvent être perçus négativement par le pouvoir politique si la communauté ne parvient pas à présenter un objectif commun. Cela a par exemple été le cas pour l’Université de l’Ontario français dont la création a nécessité de difficiles compromis.
On peut cependant penser à quelques voies à explorer :
- Des institutions sans infrastructures à l’ère numérique : les médias, médias sociaux et vidéoconférences abolissent les distances qui séparent les francophones en Ontario.
- L’essor de l’entreprenariat francophone
- Le discours économiste du français comme « valeur ajoutée », « actif culturel » pour attirer d’une part des entreprises offrant des postes valorisés et stables, et d’autre part des travailleurs qualifiés et instruits
Ressource supplémentaire – Écoutez la prononciation franco-ontarienne