La mondialisation
La mondialisation est au cœur de nombreux débats académiques portant sur ses origines, ses spécificités, et bien sûr ses conséquences. Le terme de « mondialisation » fait référence au processus d’ouverture des frontières commerciales et d’intégrations des économies nationales en vigueur depuis les années 1990. Le terme englobe des phénomènes sociaux (transformation des modèles de consommation) et politiques (expansion des démocraties, mais aussi des conflits armés) qui sont liés à la redirection collective des économies nationales du globe vers l’économie mondiale. Depuis, le niveau de vie et la matérialité des gens aussi susceptible d’être liée aux autres économies du monde, en plus de la leur. La mondialisation en cours (il y aurait eu des vagues antérieures de mondialisation) fut à l’origine un projet anglo-américain mené par les États-Unis. Au cours des 30 dernières années, ce projet s’est progressivement répandu pour toucher presque tous les pays du monde. La mondialisation était déjà en germe au sortir de la Deuxième guerre mondiale dans le General agreement on trade and tarrifs (le GATT). Le GATT (1945-1993) était une organisation multilatérale qui entreprenait à échéances régulières des rondes de négociation visant l’abolition des tarifs douaniers entre les pays. La dernière ronde de négociation, la ronde de l’Uruguay (1993), a ouvert le chemin vers la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’OMC rassemble aujourd’hui comme membre ou comme observateur, presque tous les pays du monde[1]. Avec le Fonds monétaire international (FMI) ainsi que les soutiens aux accords régionaux de libre-échange, le monde post Deuxième guerre mondiale a vu se dresser un système organisationnel dédié à l’expansion des normes libre-échangistes à l’échelle du monde. Ce système persiste aujourd’hui, comme hier, en raison de la volonté des États membres, qui y voyait jusqu’à tout récemment plus de gains que de pertes à y trouver.
L’aspect social de la mondialisation a été en évidence de plusieurs manières, non moins que dans la transformation des modes de consommation. À partir des années 1950, mais surtout venues les années 1980, les produits américains, et plus généralement les modes de consommation américains, s’étendent vers tous les coins de la planète. Non que chacun puisse se procurer ces richesses matérielles, le pouvoir d’achat n’était pas partout ce qu’il est en occident, mais plutôt qu’ils deviennent disponibles et qu’existe en principe la possibilité de consommer à l’Américaine. La manière de définir la qualité de vie a été, ne serait-ce que minimalement, réorientée vers l’économie de consommation et son accès à des biens et des services modernes. Ces modes de consommation étaient encore nouveaux pour de nombreuses régions du monde, notamment les citoyens des républiques anciennement communistes de l’Europe de l’Est. Dans ce processus d’expansion des modes de consommation, les marques de commerce émigrent partout dans le monde et acquièrent des caractéristiques locales. Ce qui était au départ des entreprises nationales, associées à une économie spécifique, se retrouve désormais omniprésent au sein des cultures nationales. Le partage se fait aussi sur le plan des produits, alors que les entreprises intègrent des éléments culturels locaux. Cette adaptation de leur image à des contextes culturels spécifiques résulte en des référents culturels et des marques commerciales parfois très uniques. Même dans la franchise internationale, le gestionnaire pourra ajuster les produits en fonction des goûts locaux, tout en restant fidèle à l’image de la marque. La mondialisation permet à des marques de s’intégrer dans des contextes variés, mais cela n’est pas sans ses défis, notamment en termes d’équilibre entre l’universalité de la marque et son ancrage local.
Le
triomphalisme des années 1990 qui marque la fin de la Guerre froide et le lancement de la mondialisation a touché tant la politique et que la société. La conviction d’un triomphe de la démocratie libérale[2] était si forte qu’un ouvrage de l’époque intitulé La Fin de l’Histoire (Fukuyama, 1992) suggérait que l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide allaient inaugurer une ère de prospérité économique généralisée accompagnée d’une extension de la démocratie libérale dans tous les recoins du monde. Bien que l’émergence et la consolidation de l’Union européenne (qui comprend aujourd’hui plusieurs anciens pays de l’Est) suivent jusqu’à récemment ce développement, ce ne fut pas le cas ailleurs. Déjà en Europe, l’effondrement de la Yougoslavie à donner lieu à des atrocités qui n’avaient pas eu lieu sur sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale (et dont certaines sont aujourd’hui perpétrées en Ukraine par l’armée de Russie, notamment lors des massacres de Bucha et de Mariupol). Le bilan ailleurs dans le monde penche aussi au contraire de la thèse de Fukuyama. Mais la mondialisation fut certainement une réussite sur le plan économique. Comme projet anglo-américain, elle désignant l’ambition par ses architectes d’une économie monde et d’une croissance partagée au centre duquel ils se retrouveraient. Sur papier toutefois, la mondialisation économique des années 1990 se voulait un processus de généralisation à tous les pays du monde d’une stratégie de développement économique ancrée dans l’exploitation de ses avantages comparatifs. Elle signale le rejet du protectionnisme et des visées nationalistes de l’économie, où chacun fait de tout, et prône l’adoption de l’internationalisation du commerce, où chacun se procure ce dont il a besoin chez celui qui le produit le mieux. Cette vision était d’ailleurs de pair avec la thèse de la fin de l’histoire de Fukuyama, où elle soutient l’expansion de la démocratie et la transformation des goûts de consommation. Fukuyama entrevoyait que l’expansion du commerce mondial allait soutenir l’expansion de la démocratie fondée dans les droits de la personne.
La mondialisation proposait d’élever à l’échelle du monde le pacte de la stabilité sociale. La promesse des richesses pour tous devait servir à isoler en permanence le monde contre les instabilités sociales du passé, y compris bien sûr celles ayant mené vers les conflits armés. La mondialisation était fondée dans la stabilisation des sociétés par le libre-échange et soutien aux classes moyennes nécessaires au soutien de la démocratie. Par ailleurs, la mondialisation a également accéléré la circulation des technologies . Grâce aux avancées des communications, il est désormais facile de transférer rapidement d’un bout à l’autre toute communication au sujet de l’administration d’entreprise : ajustements aux plans de construction de l’usine, l’altération des stratégies d’investissement dans les temps réels du marché ou encore des connaissances techniques pour la formation à distance de la main-d’œuvre. Les flux de capitaux se déplacent aussi librement que les communications à l’heure des sociétés informatisées. La mondialisation a mené à économie mondiale par le jumelage d’institutions libérales et d’innovation technologiques. Comme mentionnée, même les quelques pays qui maintiennent officiellement un régime communiste se sont ouverts à l’économie mondiale. Cette ouverture nécessite la souscription au libre-échange et la promotion de l’investissement direct à l’étranger (IDE). La mondialisation n’a pas livré ce qu’elle promettait sur le plan de l’extension de la démocratie. Les droits de participations à l’espace public sont
encore très restreints dans le monde. Mais le libre-échangisme fondé dans la promotion de normes centrales du capitalisme s’est étalé partout, et du moins jusqu’à l’inauguration présidentielle américaine de janvier 2025, il imposait un point de consensus entre démocraties libérales et les autres types de gouvernements.
L’adoption de la stratégie économique libre-échangiste passe par la mise en vigueur de politiques économiques favorables à l’IDE. Cela inclut la réduction des taux d’imposition aux investissements, l’élimination des tarifs d’importation et d’exportation et la réduction des encadrements légaux autour de la gestion des ressources humaines et la gestion du territoire. Il fut bien sûr aussi question de faciliter l’entrée du capital, mais aussi son transfert vers une autre juridiction (celle du siège social ou de la société mère, mais aussi vers de troisièmes pays[3]). L’IDE est une mesure économique communément utilisée pour mesurer le commerce international et l’un des principaux indicateurs de la mondialisation économique. Il capture un état d’expansion des entreprises au-delà de la frontière des économies nationales. L’IDE définit tout mouvement de capitaux financiers destinés à créer une filiale ou à acquérir une entreprise dans un autre pays. Cette création ou acquisitions d’entreprises dans un autre pays se fait tout en maintenant la société mère et son siège social dans le pays d’origine. L’achat ou à la création de filiales dans d’autres pays permet d’étendre les activités de l’entreprise et d’enchaîner une stratégie internationalisée en ramenant des produits fabriqués à l’étranger pour les distribuer ou en continuer la transformation dans des recoins optimaux pour la production. L’acquisition des ressources, la réalisation des produits et/ou la commercialisation peuvent avoir lieu dans différents pays que celui du siège social tout en permettant le retour des bénéfices vers celui-ci.
L’IDE raconte une part de l’histoire économique de la mondialisation, mais pas toute cette histoire, car elle n’est que l’expression de choix (et de comportement) organisationnel. L’IDE va main dans la main avec l’accélération du libre-échange, qui lui représente l’encadrement légal au soutien du comportement désiré (celui d’investir à l’étranger). Le libre-échange est une stratégie nationale de développement économique qui remet en question le bien fondée dans tarifs douaniers. Le libre-échangisme prône l’élimination des tarifs afin d’encourager la libre circulation des produits entre les pays. On pourrait débattre longuement de la causalité de l’IDE par rapport au libre-échange. Si l’IDE a causé le libre-échange, c’est que les gestionnaires et entrepreneurs ont fait pression pour accommoder une réalité émergente de commerce, soit son internationalisation. Si la signature des accords de libre-échange est ce qui a promu l’IDE, alors on peut voir un choix beaucoup plus délibéré de la part des décideurs gouvernementaux. Bien sûr, les deux sont simultanément possibles.
Stratégie dans l’échange international
Les options possibles dans le développement économique d’un pays reprennent le spectre entre politiques économiques socialistes et libérales. L’orientation sociale représente un mode en vigueur dans plusieurs états du monde jusqu’aux années 1970 que l’on intitulait le développement par substitution des importations. La tactique consistait à placer des tarifs sur les produits afin de stimuler chez soi l’émergence d’une industrie nationale pour le produit. Ce faisant, le but demeurait de conserver dans le pays les fruits du labeur des gens et d’ainsi assurer une mainmise sur la possibilité de distribution les richesses (et notamment l’emploi comme source de richesse) en fonction de priorités de la multitude. Par contre, la stratégie libre-échangiste en vogue depuis les années 1980, propose une spécialisation des avantages comparatifs. Ici, il est question de concentrer la production dans ce que le pays peut faire mieux que les autres. S’il possède des terres arables et une population fortement tournée vers l’agriculture, le pays se fera fournisseur de denrées alimentaires sur le marché mondial. S’il possède un potentiel touristique, il sera question de développer les installations afin d’accueillir les touristes. S’il renferme une main-d’œuvre qualifiée, il sera recommandé de concentrer sur des domaines techniques et chimiques. Dans tous les cas, la consigne aux décideurs politiques est de se concentrer sur les industries qui peuvent tirer parti des atouts « naturels » du pays. Une distinction importante repose sur le choix de prioriser les importations ou les exportations dans la formulation des stratégies d’échange. Les politiques économiques américaines inaugurées en mars 2025 sont une anomalie qui semble assembler le pire des deux mondes. D’une part, la restitution des tarifs semble évoquer le retour des stratégies de substitution des importations, qui, curieusement, furent longtemps les outils d’intervention économique préférés par les partis politiques socialistes. Leur objectif est de ramener aux États-Unis des secteurs industriels ayant déguerpi à partir des années 90 et tout au cours de la mondialisation. Mais alors, il y a indication que cela n’est pas nécessairement dans l’intérêt d’assurer une meilleure distribution des richesses. En réduisant la compétitivité, l’économie devient plus précaire et les petites et moyennes entreprises semblent particulièrement souffrir. Cette précarité fait accroître l’influence des grandes entreprises et des milliardaires. La concentration du pouvoir économique dans une économie réduite augmente les acquisitions et réduit la compétition. La concentration accrue des richesses qui en résulte est ce contre quoi prétendait lutter le libre-échangisme, mais il est à débattre si la mondialisation n’a pas en quelque sorte prévu ce ressac. Il n’en demeure que le libéralisme classique, qui croise droits politiques et libertés économiques, est soucieux de la concentration du pouvoir de l’un ou de l’autre des côtés. La politique économique américaine semble ainsi rassembler le pire des deux mondes : elle ne pourra bénéficier des avantages du commerce international, mais non plus y aurait-il une tentative d’une meilleure distribution des richesses, marquée d’ailleurs par la mise en pièce de l’État.
La promotion du libre-échange est facteurs clés dans l’émergence des entreprises multinationales, celles nées de l’IDE. Une multinationale est une entreprise qui n’opère plus uniquement à l’intérieur des frontières nationales de son siège social. La distribution de son produit à l’étranger n’est pas un critère assez distinctif d’une multinationale, on doit en effet parler d’opérations commerciales dans au moins deux juridictions étatiques. Une multinationale maintient dans un autre pays des aspects fondamentaux de son commerce, soit la présence d’un moyen autonome pour assurer la vente et la distribution dans le pays étranger (qui est autrement par des distributeurs et vendeurs locaux), soit une composante clé de sa chaîne de production. Il est possible pour un Canadien de faire affaire avec une entreprise française sans avoir besoin de créer une filiale en France, tout comme l’entreprise française n’a pas besoin de s’établir au Canada pour y vendre ses produits, pourvu qu’elle se trouve un partenaire canadien. Une multinational possède plutôt une filiale, ou peut-être simplement est-elle propriétaire d’entreprise dans l’autre pays, mais d’une manière ou d’une autre elle est caractérisée par une présence en continu. On estime qu’environ un tiers du commerce mondial est réalisé par des entreprises multinationales, le reste étant constitué de transactions commerciales plus directes, sans création d’entreprise à l’étranger.
Ces transformations dans l’orientation des politiques économiques du commerce international portent atteinte à la souveraineté économique d’un pays. En effet, du moment qu’un pays s’enrôle dans un accord de libre-échange, il consent à délaisser cette part de sa souveraineté économique qui lui assure le pouvoir d’imposer et de contrôle la circulation de la marchandise. Cela va plus loin que le droit et la juridiction, et devient aussi une question de capacité de production. La spécialisation économique accrue, bien qu’offrant des opportunités, s’accompagne aussi d’une érosion progressive de la possibilité de produire d’autres choses que ses produits spécialisés. Le pays peut devenir dépendant des autres pour toutes ces autres choses nécessaires pour assurer un niveau de vie moderne. La participation à l’économie mondiale reposant dorénavant sur l’affaiblissement de contrôles économiques aux frontières et la réduction des tarifs douaniers peut mener à de nouvelles efficacités dans la création de la richesse. Mais il peut devenir dans ces circonstances plus difficiles pour les États de distribuer les richesses. Toute la redistribution que proposent les politiques économiques socialistes repose sur une intervention plus directe sur les flux des biens et du capital. S’engager dans le libre-échangisme consiste aussi de transférer vers des autorités supranationales les droits souverains d’intervention sur ces flux. D’ailleurs, l’OMC ainsi que de nombreux accords de libre-échange renferment des organes de règlement de différents auxquels les États membres ont accepté de concéder leur autorité souveraine, par exemple, d’intervenir au soutien d’une industrie nationale. À partir de là, une part appréciable des politiques économiques antérieurement accessible sont désormais hors de portée. Les pays doivent s’en remettre aux dynamiques de l’économie mondiale afin d’assurer une distribution des richesses suffisante pour assurer la stabilité sociale, ce qui peut être plus difficile pour certains pays que pour d’autres. Et bien sûr si cette dynamique peut être bénéfique dans certaines régions, elle peut aussi avoir des effets néfastes correspondants ailleurs, notamment en contribuant à la précarisation des travailleurs par la délocalisation du travail.
La vision optimiste de Fukuyama n’a pas bien tenu compte du potentiel de déstabilisation au cœur de la mondialisation. Les critiques de la mondialisation pointent vers ses conséquences pour les multitudes, qui comprennent la dégradation des conditions de travail, le déclin des structures familiales et la mise en dépendance aux exigences aléatoires de l’économie mondiale (un exemple troublant est celui de l’exportation des aliments à partir de zones touchées par la famine). Il est raisonnable de dire que la mondialisation a été largement impulsée par l’ouverture des frontières, précédant une idéologie dominante qui visait à assurer le développement économique. Mais enfin avec l’ouverture des frontières, c’est non seulement les capitaux, dont les capitaux illicites, qui circulent, c’est aussi les armes et les personnes (de gré ou de force). Le triomphalisme des années 1990 était manifeste, l’œuvre de Fukuyama en est un des cris. Mais il est important de noter que des violences ont continué à se produire, même si elles ont été parfois ignorées ou minimisées dans les médias dominants. Des tensions et des conflits ont persisté. Et dans les détails des politiques économiques nationales, le capitalisme demeure toujours très diversifié, notamment autour de ce point du soutien aux entreprises nationales. Le capitalisme lui-même a été adapté aux divers contextes du monde, tout comme les marques de commerce et les produits américains. On n’a qu’à lire la description de son système économique que se donne la Chine. Le gouvernement chinois dit pratiquer un « capitalisme avec des caractéristiques chinoises. » On y dit quelque chose de similaire au sujet de la démocratie.
[2] La démocratie libérale désigne un système politique fondé dans l’égalité juridique formelle et le droit fondamental à la vie et à la dignité de la personne contre l’ingérence du pouvoir. Elle renferme, par extension, le principe selon lequel aucune personne ou organisation ne devrait devenir trop puissante.
[3] Le problème de l’évasion fiscale est fortement lié à l’internationalisation des finances. Simplement dit, lorsqu’on ouvre les frontières au capital, cela peut aller pour tout le capital, l’honnête comme le malhonnête. Des mesures de contrôle de ces flux illicites sont parfois proposées, mais il semble qu’une part appréciable passe sans conséquence.