La gestion verte
La mondialisation pose avec acuité le paradoxe de la consommation. Comme discuté plus haut, la convergence sociale vers la consommation a été depuis quelques décennies soutenues par la création jusqu’alors inédite de richesse à l’échelle du monde. Le passage réussi vers la démocratie dans plusieurs des pays de l’Europe de l’Est, appuyé dans cela par l’accès subséquent de plusieurs à l’Union européenne, est une reproduction à échelle mondiale du pacte fondamentale pour la croissance des sociétés. La fourniture de biens et services permet de soutenir les sociétés alors qu’elles traversent des périodes de turbulence, qui est inévitable dans toutes transitions, y compris vers un ordre systémique mieux adapté à la défense des droits de l’individu et de la liberté économique. Si l’état actuel du monde ne semble plus conforme à celui de la paix internationale que prédisait Fukuyama, ce serait aussi parce que la situation économique depuis plusieurs années n’est plus à la hauteur des attentes de la multitude. Dans ces circonstances de retrait de la matérialité, du déclin des natalités et de l’appauvrissement des débats publics, le mécontentement des populations accélère des turbulences. L’application à l’échelle mondiale de la formule générale de croissance sociale a aussi produit des modèles de distribution des richesses qui ne sont pas toujours à la faveur de la multitude. Mais enfin, un problème bien distinct quoique fortement apparenté est que la formule a exacerbé la composante environnementale du paradoxe de la consommation. L’internationalisation du commerce a été une toute nouvelle occasion de déplacer les externalités environnementales vers les pays les plus pauvres. Si donc la formule pour la stabilité sociale peut être reproduite à l’échelle mondiale, elle viendrait similairement accompagner des atteintes à la durabilité environnementale.
Le terme ‘environnement’ dans son usage dans les études des organisations ne doit pas être confondu avec l’environnement écologique. L’environnement écologique n’est qu’une composante parmi d’autres de l’environnement organisationnel. Mais en ce qui concerne les systèmes biologiques, l’environnement écologique est capital est entièrement déterminant. Une organisation peut, par exemple, dépendre de la bonne qualité des eaux (ex. opération d’une installation touristique auprès d’un lac) et donc ou pourra dire que la préoccupation pour la qualité des eaux est centrale à son environnement organisationnel. Mais elle n’est pas centrale comme elle l’est pour ceux qui doivent voir de ce lac ou ces créatures qui doivent y vivre. L’environnement écologique est essentiel pour toutes créatures, mais l’approvisionnement en oxygène, la disponibilité d’eau propre ainsi que de nourriture saine des employé.es figure rarement comme une priorité stratégique des entreprises. Les besoins essentiels, ceux au bas de la pyramide de Maslow semblent bien trop communs pour être la responsabilité des entreprises ou mêmes d’une seule partie en société. Mais d’une manière, la gestion verte consiste à orienter les actions de l’entreprise de manière à faciliter la disponibilité de ces ressources essentielles à la vie. La réduction du carbone n’est pas l’objectif de l’industrie forestière, mais il est possible de réfléchir aux moyens par lesquels l’atteinte des objectifs d’entreprise mènerait à des réductions des taux de carbone dans l’air.
Comme soulevé plus haut, la mondialisation a échelonné les diverses activités d’entreprise à travers le monde . La délocalisation de la production est un phénomène courant dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, où les entreprises cherchent à tirer parti des différentes forces de travail en implantant des usines de transformation près des sites d’extraction des matières premières. Ces nouveaux défis font état de ce qui est une nouvelle territorialité. La territorialité est le rapport qu’entretiennent les sociétés humaines par rapport aux territoires qu’ils habitent. Il capture et fait rejoindre les aspects symboliques du territoire d’une part et de l’autre, les aspects d’exploitation et d’usage des lieux. Le rapport au territoire des personnes peut hautement varier sur le plan symbolique. Pour certains, il n’y est rien, mais plusieurs tendent à prêter au territoire qu’ils habitent une valeur symbolique, ne serait-ce que moindrement. La territorialité est située d’abord au sein de la culture des habitants du territoire, qui auront souvent un rapport très symbolique au territoire (‘patriotisme’, mais aussi sens du sacré, ou bien signification historique). La culture d’une entreprise pourrait donc être affectée par une transformation dans la territorialité, notamment dans sa culture comme principe de prise des décisions. Plus directement, l’entreprise mondialisée va aussi s’en retrouver confronté à la diversité des environnements juridiques que propose une territorialité mondiale, de sorte qu’il peut se développer des multinationales aux normes internes diverses. La multinationale est le produit de l’économie monde, mais la filiale existe dans un environnement juridique bien local, de sorte que très souvent des normes de durabilités qui font l’objet d’une loi dans le pays du siège social de l’entreprise, ne seront présente que selon la volonté de l’entreprise de ces juridictions qui ne l’appliquent pas. La nouvelle territorialité est le moyen par lequel les externalités environnementales de l’activité d’entreprise sont déplacées à travers le monde.
Sur le plan empirique, il est incontestable qu’il y a eu des transformations écologiques au cours des dernières décennies . Il semble tout aussi clair que l’activité humaine en soit la cause, ou du moins l’accélérateur[1]. On voit ce phénomène dans l’augmentation rapide du taux de carbone, qui est passé de 150 parts par million à 400 parts par million en seulement 66 ans. De même, l’augmentation des températures affiche une tendance à la hausse observable depuis plus de 150 ans. Les températures moyennes continuent d’augmenter, les années 2016 à 2024 ayant enregistré des records successifs. Sur le plan de l’observation statistique donc, l’environnement écologique affiche des signes de déclin dans sa vitalité. Il y a eu des progrès positifs au sujet de l’état des systèmes écologiques, et sur cela il peut y avoir raison d’anticiper le succès d’approches technologiques innovantes (qui ne sont pas nécessairement assurées, y compris sur le plan du soutien politique). Mais c’est parfois à partir d’une unique observation personnelle que part un questionnement scientifique. Non, le Canada ne ressemble pas plus à un désert que lorsque j’y suis né, mais les étés me semblent chauds et les hivers ont des comportements différents des hivers de mon enfance. Ces observations personnelles ne présentent aucune prise de données systématique, je n’ai pas noté la chose dans le temps d’une manière démontrable. Il y a eu combien de journées ‘normales’ dans ma vie adulte par rapport à ma vie d’enfant? Mais alors, le but de toute recherche est précisément de dénoter des modèles dans des observations autrement anodines et singulières. Cette « saison des vents » que j’observe depuis quelques années coincées entre l’hiver et le printemps, et ensuite entre l’été et l’automne, devrait me pousser à investiguer quels ont été les séquences par le passé (puisque je ne les ai pas notés moi-même), pour ensuite faire l’hypothèse d’une détermination par une mesure de l’activité humaine.
Mes observations personnelles ne sont pas celles qui convainc, mais les changements climatiques sont néanmoins bien réels et soutenus par des observations systématiques. Les scientifiques ont clairement fait leur travail pour les démontrer. Il est déjà le cas que les transformations environnementales sont déjà ressenties. Les denrées alimentaires commencent à souffrir les conséquences d’une dégradation des conditions nécessaires à l’agriculture. Lorsqu’une tempête de glace frappe les arbres d’oranges de la Floride, la conséquence est ressentie sur le prix du jus d’orange. Il est aussi le cas que des conflits environnementaux apparaissent. Les guerres ont de tout temps retrouvé l’accès aux ressources dans la motivation des belligérants, mais la raréfaction des nombreuses et spécifiques ressources multiplie aujourd’hui les occasions du conflit[2]. La démographie joue également un rôle important dans les transformations écologiques. La baisse des natalités devient rapidement un phénomène mondial, mais à l’échelle du monde, la population ne cesse d’augmenter (seulement à un rythme plus lent). Cette population en constante augmentation impose des pressions importantes sur les ressources naturelles. L’activité industrielle affecte plus directement l’équilibre écologique. L’industrie lourde est dite ainsi parce que ses installations inspirent la mégalophobie mais aussi parce que l’empreinte (écologique) de ses activités est immense. À l’exclusion de la possibilité qu’il ne soit tout simplement pas possible pour certaines activités d’être verdifiée, qu’il n’existe pas de substitut au produit et que celui-ci soit nécessaire pour la stabilité sociale, l’industrie polluante doit en arriver à son propre équilibre éthique par rapport à l’environnement. Comme en témoigne la persistance d’industrie polluante, il semble le cas que plusieurs n’y trouvent aucun souci.
La désertification
Phénomène éloigné pour tous ceux qui n’habitent pas la région, l’expansion du désert du Sahara est observable depuis de nombreuses années. Là aussi, ce n’est pas un phénomène qui a lieu immédiatement. Le fermier à la limite du désert verra au cours des ans la constitution de sa terre devenir de plus en plus sableuse, jusqu’à ce que disparaisse toute trace de la tourbe nécessaire à la croissance de bien des aliments. Les terres deviennent alors de moins en moins fertiles, ayant perdu la capacité de retenir les nutriments. La résolution de problème de la désertification n’est pas évidente, notamment parce que le phénomène a lieu sur plusieurs milliers de kilomètres. Il s’agit de plus d’un problème dont la progression n’est pas instantanée. Chaque année, des fermiers doivent relocaliser, mais le phénomène est là aussi graduel. Dans un coin du village, la terre pourrait tenir quelques années de plus qu’à l’autre extrémité. Les problèmes issus de la mondialisation sont souvent interconnectés dans une même région : la diminution de la capacité des terres, la réduction de l’accès à l’eau, la baisse de la production agricole, l’augmentation de la faim, et même l’intensification des conflits sont tous des facteurs qui se renforcent mutuellement et dont il a été possible d’observer des manifestations dans la région du Sahara.
Pourquoi l’écologie est-elle relayée à un plan secondaire dans la planification stratégique des entreprises? Elle n’est peut-être qu’une composante du modèle PESTEL, mais elle est une composante du modèle PESTEL et il n’y en a que six. Pourquoi ne semble-t-elle pas au même rang que les autres? La réponse repose dans ce que l’écologie a de particulier à l’égard de six composantes, soit qu’elle est la seule qui ne soit pas purement dérivée de l’existence humaine. La politique, l’économie, le social, la technologie et la loi sont toutes des aspects projetés par l’existence en commun de la multitude. Ce sont, autrement dit, des attributs fondamentaux de la multitude. L’écologie par contre est liée au monde naturel, qui a existé avant l’humanité et qui existera après elle. Elle n’est pas purement un produit de la multitude (une sociosphère, cette nappe d’interaction que constitue la multitude), l’écologie existe selon ses propres règlements, ceux des systèmes écologies, et en dehors de la volonté humaine. Contrairement à la sociosphère de la multitude, on parle plutôt de biosphère pour désigner ce rassemblement des composantes écologiques de notre monde. La biosphère est l’ensemble des choses vivantes et des systèmes écologiques nécessaires à leur existence. Quoique les êtres humains en fassent partie (nous sommes des créatures biologiques à la base), la biosphère capture aussi le monde de la faune et de la flore. Sociosphère et biosphère interagissent.
L’incapacité de contempler les conséquences écologiques de ses décisions revient à ne pas voir que la biosphère dépasse la sociosphère. Le négationnisme à l’égard de la crise écologique actuelle et les fausses sciences climatiques découlent de la croyance que la biosphère est isolée des actes posés dans la sociosphère, par exemple, qu’il importe peu d’avoir une politique environnementale axée vers la durabilité car il ne s’agit pas là d’une préoccupation nécessaire. La négation de la responsabilité procède par l’exclusion des considérations des systèmes écologiques dans l’action et la prise de décision. Ce négationnisme fonctionne puisqu’il permet de réduire une question scientifique à une question d’opinion, ce qui permet de croire que la biosphère peut être connue simplement à parti de la sociosphère et qu’elle ne nécessite pas des preuves objectives là-bas installées. Autrement dit, chez les négationnistes, les standards de la preuve sont placés à l’intérieur de la sociosphère, comme si l’environnement écologique n’avait pas ses propres standards de preuves. La science climatique est celle qui situe le fardeau de la preuve dans la biosphère. La science n’est pas là pour se faire questionner comme peut l’être une loi issue du Parlement. La tâche des chercheurs continue et la recherche scientifique sera toujours marquée par des soubresauts. Mais le véritable défi n’est pas celui de démontrer le changement écologique, c’est plutôt celui de communiquer et faire accepter les trouvailles parfois très décourageantes et les recommandations.
Il peut sembler réconfortant de sombrer dans le pessimisme et le cynisme à l’égard de la dégradation écologique. On y trouvera certainement une justification pour ne rien faire. Mais le gestionnaire n’y trouvera rien de ce qu’il faut pour faire de lui ou elle un leader. Le leadership est un énoncé de lutte contre le pessimisme et le cynisme. On y retrouve un éthos défiant précisément parce qu’il s’agit d’une qualité qui persiste devant l’adversité que propose la tentation du défaitisme. Surmonter le pessimisme tient à notre capacité à affronter un problème sans être paralysé par des visions catastrophiques. La gestion verte part, comme toute activité de gestion, est donc de pouvoir engager des mesures de responsabilisation sachant très bien que la situation est catastrophique et que ses maigres efforts sont assez minimes dans l’ensemble. Le gestionnaire doit commencer à identifier les externalités environnementales de ses activités et y chercher une solution. Elle doit chercher des moyens d’intégrer les considérations environnementales dans ses processus et pratiques d’affaires. Cela implique de traiter ces enjeux comme des objectifs stratégiques et d’incorporer des pratiques écologiques dans ses méthodes de travail. Par exemple, une approche de gestion verte pourrait inclure l’allongement du cycle de vie des produits, ce qui permettrait de réduire le gaspillage. Ainsi, au lieu de contraindre à l’achat de nouveau produit, l’entreprise pourrait favoriser des initiatives comme les droits à la réparation (et même s’en mêler). Ce type de démarche viserait à assurer une plus longue durée de vie pour des produits, repoussant le moment de mise au bercail de composantes écologiquement nuisibles. En encourageant une consommation plus responsable, l’entreprise pourrait se positionner comme un acteur engagé dans la durabilité.
Le réseau de parties prenantes devra en quelque sorte en venir à inclure la biosphère elle-même comme une partie prenante influente et dont l’intérêt est manifeste par des indicateurs environnementaux . Une des raisons pour lesquelles il est difficile d’intégrer des pratiques environnementales et une gestion verte est parce que la nature en tant que « partie prenante » est invisible et muette. La biosphère n’est pas une personne avec laquelle nous pouvons nous asseoir à une table de négociation, signer des accords ou communiquer directement des objectifs stratégiques. Cependant, le gestionnaire doit tenter de considérer la biosphère comme une partie prenante et l’intégrer dans la définition de ses objectifs stratégiques. La biosphère est le système qui assure la survie et la reproduction des écosystèmes, et a donc un intérêt direct à le protéger afin qu’il profite aux générations futures. L’introduction des considérations de toute partie prenante permet d’obtenir des informations que le gestionnaire ignore autrement. Enfin, c’est aussi dans l’intégration d’impact de durabilité comme effet de la décision qu’on peut voir comment inclure la biosphère comme partie prenante. Anticiper des effets d’impact en durabilité, tel que décrit par l’un des Objectifs du développement durable, est un moyen d’ancrer l’entreprise vers un sens de responsabilité environnementale.
Les Objectifs du développement durable (ODD)
Le multilatéralisme fut dès les débuts au cœur des tentatives de gestion de l’environnement. À l’ère de la mondialisation, les problèmes écologiques et les actions d’un pays peuvent facilement en affecter un autre. La solution à la crise allait toujours devoir être d’échelle mondiale et c’est donc très naturellement que l’Organisation des Nations Unies (ONU) a pris un rôle directeur dans la lutte contre la crise environnementale. Ce rôle s’ajoutait à celui de plus longue date que jouait l’ONU pour le développement économique et l’amélioration des conditions sociales des personnes les plus démunies. L’une des réalisations les moins bien reconnues de l’ONU est sur le plan de la collecte et la publication des données. La disposition des données permet de fixer des objectifs à atteindre. À partir de la fin des années 1990, l’ONU commence à publier des objectifs en lien avec les données dont elle disposait, données qui couvraient alors des observations des sociétés, mais aussi des systèmes écologiques. C’est de ce mouvement que nous viennent les Objectifs du développement durable. D’abord intitulé Objectif du millénium, cette série d’impacts sociaux et environnementaux désirables est périodiquement revue et rehaussée par des problèmes émergents, mais aussi enrichie des expériences du passée. Les ODD sont des énoncés qui sont formulés afin d’être facilement insérés dans un cadre stratégique comme impact anticipé de ses activités. (Dans le langage de la gestion de projet, un impact est un effet très large, diffus, à long terme ou encore est collectivement atteint.) Aujourd’hui, l’inscription d’un ODD comme un impact de son activité d’entreprise représente un moyen de prévoir son sens de responsabilité sociale et environnementale.
Une territorialité mondiale permet de masquer les dommages écologiques résultant d’activités sans considération pour l’environnement. L’exportation des déchets ou des poubelles est un exemple frappant de ce déplacement des externalités . L’accès aux ressources naturelles peut conduire à des comportements abusifs, favorisés par une vision très axée sur les intérêts des entreprises, et qui inspire une éthique souvent peu soucieuse de l’environnement. Le mécanisme de contrainte de responsabilisation de l’entreprise, exporter vers l’économie mondiale trouve toutefois que de nombreux appuis lui manquent. En commençant par la contrainte des lois, qui seront différentes d’un pays comme dans un autre. Bref, il existe de nombreux moyens d’échapper à ses responsabilités sociales et environnementales, beaucoup plus que dans un cadre national. Toute standardisation des filiales aux normes spécifiques qui sont celles du pays du siège social ne relève que de la volonté de l’entreprise. La typologie des comportements responsables des entreprises tirées du chapitre 2 est utiles tant à l’échelle nationale qu’internationale, mais bien sûr elle ne bénéficie ici plus d’un cadre légal très uniforme.
[1] Le rythme d’extinction de la faune est une mesure particulièrement triste de cette accélération.
[2] La présence de minéraux rares dans la région du Donbass n’a pas été manquée par les observateurs du conflit et semble motiver autant la Russie (qui les veut) que les États-Unis (qui visent à les rendre conditionnels de la poursuite de l’appui militaire pour la résistance à l’invasion).